Dossier "Travail enseignant, le pari du collectif"
Recherche-action : le travail en chantier
1er février 2016

Le SNUipp-FSU défend depuis longtemps l’idée qu’enseigner n’est pas un don ni un art mais un métier qui doit pouvoir s’expliquer, se décrire, s’apprendre, se discuter. C’est pourquoi il a ouvert depuis 2010 des «  chantiers travail  » pour expérimenter et étudier les manières dont les professionnels de l’enseignement peuvent faire face aux questions posées par le travail et développer les ressources du métier.

En partenariat avec l’équipe de «  clinique de l’activité  » du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) et l’équipe ERGAPE (Ergonomie de l’activité des professionnels de l’éducation) de l’université d’Aix-Marseille, les sections départementales du SNUipp de l’Yonne et des Bouches-du-Rhône ont constitué des collectifs d’enseignants qui, en se servant des outils de l’analyse du travail, questionnent le métier et redéfinissent ensemble ce que peut être un travail de qualité. Une manière de mieux comprendre le travail réel dans ses dimensions visibles ou cachées, collectives ou individuelles, pour mieux le changer.

Bouches-du-Rhône : une « dispute » constructive

« Chaque élève doit-il avoir sa propre barquette avec son matériel ? » En 2014, dans le cadre du chantier travail initié par le SNUipp 13, Frédéric Grimaud, membre de l’équipe ERGAPE de l’université Aix-Marseille, questionnait deux enseignantes des Bouches du Rhône sur les temps consacrés à l’activité professionnelle hors présence des élèves, autour de la préparation des ateliers du matin en maternelle. « Oui, parce que je ne veux pas perdre de temps à réguler les conflits. Je veux que les enfants soient dans la tâche scolaire. Bien sûr, cela a un coût : venir tous les matins à l’école une heure plus tôt. » disait Cécile Berruto, enseignante en classe de PS à l’école maternelle Estello de Saint-Savournin. « Moi, je ne mets rien sur la table. Apprendre aux enfants à partager le matériel fait partie de mes objectifs. » lui répondait Monique Margaritella, enseignante en classe de GS à l’école Val Saint Georges à Les Pennes-Mirabeau. Un an après, les deux enseignantes reviennent sur l’intérêt de cette dispute professionnelle, à savoir en quoi elle leur a permis d’agir sur leur métier. « Je me suis aperçue que j’en faisais trop et que ça prenait trop de temps sur ma vie personnelle. Voir comment d’autres enseignants fonctionnent, me voir travailler, m’ont permis de changer ma manière de travailler pour tenir. J’en fais moins et j’ai modifié mes pratiques. » reconnaît Cécile Berruto. Pour Monique Margaritella, « réfléchir sur ma propre pratique, discuter de ma pratique avec d’autres, confronter les manières de faire m’ont amenée à expliquer et à reformuler mon propre travail et à comprendre les préoccupations de l’autre. J’ai changé ma manière d’organiser mes ateliers. J’étais dans une routine et voir l’autre fonctionner a modifié mes représentations. On doit aussi s’économiser soi. »

Yonne : reconnaître les gestes professionnels

Dans le cadre du chantier travail initié par le SNUipp 89, un collectif d’une dizaine d’enseignants de l’Yonne se réunit une fois par période scolaire et mène une réflexion sur le travail dit « invisible », celui effectué en dehors des séances pédagogiques. « Parce que l’ensemble des petits gestes du quotidien que nous accomplissons sans nous en rendre compte, comme gérer les temps de sortie de classe, de circulation dans les couloirs et les escaliers pour aller en récréation, sont des gestes professionnels » explique Benoit Foissy, enseignant en CP/CE1 à l’école Renoir d’Auxerre. « La première caractéristique de notre chantier travail étant qu’il donne à notre posture de professionnels une autre dimension, qui se décline dans plusieurs directions, quel que soit le thème de travail abordé » poursuit-il. Pour chaque thématique travaillée, le collectif analyse, sous la conduite de Youri Meignan chercheur au CNAM, tous les gestes ordinaires, invisibles en partie mais très professionnels, que les enseignants mettent en œuvre dans leurs pratiques quotidiennes. « Ce n’est pas sur la préparation de la séance ou du projet que l’on travaille ensemble, mais c’est sur le déroulement. On ne construit pas une démarche pédagogique, mais une observation très fine des gestes professionnels mis en œuvre » précise Sylviane Keller, enseignante en classe de CM1 à l’école Courbet d’Auxerre. Sans porter de jugement sur les pédagogies mises en place ou les pratiques individuelles, il s’agit de faire émerger ce qu’est un travail de qualité, dont chacun pourrait être fier. Pour Elodie Billes, enseignante en classe de GS/CP/CE1 à l’école primaire de St Cyr les Colons, « partager sa pensée, réfléchir collectivement, est une vraie bouffée d’oxygène. En donnant du sens à ce que je fais, j’ai retrouvé une motivation professionnelle ».