Dossier "Inspection : changer de rapport"
« Quelle effectivité ? quelle équité ? quelle efficacité ? »
3 octobre 2014

Entretetien avec Xavier Pons, maître de conférences en sciences de l’éducation

Entretetien avec Xavier Pons, maître de conférences en sciences de l’éducation

« Quelle effectivité ? quelle équité ? quelle efficacité ? »

L’inspection individuelle ne semble satisfaire ni les enseignants, ni l’institution. Pourquoi ?

L’inspection individuelle pose plusieurs problèmes clairement identifiés dans une série de recherches et de rapports publics depuis de nombreuses années. Pour aller vite, je les résumerai en trois questions. Quelle effectivité ? Quelle équité ? Quelle efficacité ? Concernant l’effectivité, la période entre deux inspections est souvent trop longue pour permettre un réel accompagnement professionnel. Concernant l’équité, certains travaux mettent en évidence une couverture inégale des grilles d’évaluation d’un inspecteur à l’autre ou par exemple une attention plus grande à l’organisation et à la préparation de la classe plutôt qu’aux méthodes pédagogiques. Concernant l’efficacité enfin, il n’est pas évident de conclure à un effet important de l’inspection individuelle sur les enseignants. En amont, l’inspection donne souvent lieu à une dramatisation des enjeux et une surpréparation de la séance. Pendant l’inspection, l’attitude majoritaire des enseignants semble être la passivité et la volonté de se conformer aux attentes perçues de la hiérarchie. Et après l’inspection, une fois le soulagement passé, il y a le décodage scrupuleux du rapport d’inspection qui débouche souvent sur une confirmation des opinions de départ : les sceptiques le restent, ceux qui approuvaient le principe continuent en général de le faire. Ces éléments sont largement connus mais aucun acteur n’a véritablement intérêt à changer de système. Les inspecteurs y voient toujours un fondement important de leur métier ; les enseignants craignent d’autres modes d’évaluation et préfèrent cette situation sous-optimale ; le sujet est brûlant pour tout responsable politique ; les syndicats tiennent à une cogestion des carrières avec le ministère etc.

Peut-on concilier l’évaluation des enseignants, celle des élèves et une évaluation du système éducatif ?

Sur un plan intellectuel, oui cela paraît logique : pourquoi ne pas emboîter ainsi les dispositifs d’évaluation ? Mais je crois qu’il y a là une illusion technocratique et fonctionnaliste très forte et que dans les faits, les enjeux et logiques à l’œuvre sont très différents  : progrès des élèves, professionnalisation, identification des leviers possibles de l’action publique etc. Donc, s’il ne me paraît pas illogique de s’interroger sur les résultats des élèves quand on évalue l’action d’un enseignant par exemple, de tisser des liens, je ne crois pas pour autant au modèle des poupées russes.

Que disent les études internationales comparatives sur l’évaluation des enseignants ?

Elles disent beaucoup de choses, mais sur la base de conclusions plus ou moins solides. Il y a bien évidemment une grande variété de façons d’évaluer les enseignants dans le monde. D’un point de vue quantitatif, il reste difficile d’établir que l’évaluation des enseignants a un effet important sur les résultats obtenus par les élèves, et donc de trancher entre les modèles d’évaluation en présence, même si plusieurs travaux montrent qu’un enseignant qui s’est investi dans sa propre évaluation en ressort souvent avec une meilleure vision de son métier et de ses capacités, ce qui a priori peut difficilement nuire aux élèves… Sur la base de littératures récentes, l’OCDE formule ainsi plusieurs préconisations : impliquer les enseignants dans toutes les étapes de leur évaluation ; mieux former ceux qui vont évaluer les enseignants  ; libérer les enseignants et les évaluateurs de leurs autres tâches pour qu’ils se consacrent pleinement à l’évaluation  ; expérimenter tout changement du système d’évaluation.

Conditionner l’avancement de la carrière à la notation a-t-il un impact ?

Cela a incontestablement un impact psychologique très fort sur les enseignants. L’impact sur leurs pratiques pédagogiques sur toute une carrière est moins évident. En revanche, ne pas lier du tout l’évaluation à des « perspectives de carrière », y compris l’évolution vers d’autres métiers de l’éducation comme cela se fait dans certains pays, vide souvent de son sens le processus d’évaluation aux yeux des acteurs. Si on veut aller vers un accompagnement plus formateur, il faut sortir d’une logique individuelle de face-à- face et aller vers plus de travaux en équipe en déconnectant l’inspection de l’autorité hiérarchique.

Xavier Pons est maître de conférences à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) et chercheur associé à l’Observatoire sociologique du changement (OSC-Sciences Po). Il a mené pendant deux ans une étude sur les politiques d’évaluation des écoles dans trois pays. Il vient de coordonner un numéro de la revue de Sèvres sur l’école dans les médias.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Rapport : L’inspection inspectée
- Trois questions à Paul Devin, IEN, secrétaire général du SNPI-FSU : « Une confrontation d’expertises »
- Val d’Oise : Et si on la jouait collectif ?
- Évaluation : quelles évolutions ?
- Entretetien avec Xavier Pons, maître de conférences en sciences de l’éducation : « Quelle effectivité ? quelle équité ? quelle efficacité ? »