Europe
Quand la crise frappe à la porte des classes
22 octobre 2013

Les systèmes éducatifs des pays du sud de l’Europe sont particulièrement touchés par les politiques d’austérité des gouvernements. Enquête

« Le gouvernement pilote l’école comme une voiture de course lancée à contresens sur l’autoroute. Il est en train de ramener l’école espagnole à la situation qui était la sienne dans les années 60 ». Paco Garcia, le secrétaire général de la Fédération enseignante des commissions ouvrières (FE.CCOO), puissant syndicat espagnol, ne décolère pas. Politique d’austérité menée par le gouvernement Rajoy oblige, le budget de l’école ibérique aura perdu 30,5% de ses crédits entre 2010 et 2014 selon la fédération. Pour la seule année 2012, le système scolaire a perdu 31 000 postes, 60 000 depuis 2010. « Pour combler les vides, le ministère a pris des mesures telles que la hausse de 10% en moyenne du nombre d’élèves par classe, la suppression d’heures dans l’aide à la difficulté scolaire, la fermeture de bibliothèques, une baisse massive, de l’ordre de 60%, des activités périscolaires… » constate le syndicaliste.

Conditions d’apprentissage dégradées

Au mois d’avril dernier le réseau européen d’information Eurydice sortait une étude : en 2011 et 2012, vingt des vingt-sept États européens ont diminué leurs budgets dédiés à l’éducation de manière significative. Partout des recettes similaires : suppressions de postes, gel voire baisse des salaires, fermetures d’écoles, augmentation des effectifs par classe. Ceux qui en pâtissent, ce sont les enseignants au regard de leurs revenus et de leurs conditions de travail, mais surtout les élèves dont les conditions de scolarisation et d’apprentissage s’aggravent. Pourtant, on ne peut pas dire que dans ces pays les niveaux de réussite soient exemplaires. En Espagne par exemple, le taux de sorties précoces du système éducatif est de 25%. À 15 ans, 40% des élèves ont au moins une année de retard. « Le problème » ajoute Paco Garcia « est qu’en Espagne l’éducation est devenue un sujet purement idéologique. Notre pays aurait besoin d’un grand débat sur sa politique éducative. Sans éducation il n’y a pas d’avenir, pas de développement social et économique possibles ».

Portugal, plus de 30 000 enseignants au chômage

Au Portugal, la situation n’est pas plus reluisante. Eurydice conclut à une diminution du budget de 5% en 2011 et 2012. Et selon Manuela Mendoça, secrétaire nationale de la FENPROF, les choses sont allées en empirant en 2013 et le mouvement va se poursuivre en 2014 le budget en discussion prévoyant une nouvelle coupe de 350 millions d’euros. Les suppressions de postes dans l’enseignement ne se font pas seulement par le non-renouvellement des départs à la retraite, mais par des licenciements. « Aujourd’hui 30 000 enseignants sont au chômage », assure la syndicaliste. « En 2013 plus de 15 000 postes temporaires ont été supprimés et une nouvelle réforme veut licencier des milliers de professeurs permanents » poursuit-elle. Le Portugal compte aujourd’hui 111 000 enseignants. Depuis la crise et l’austérité, près de 40 000 postes ont été supprimés, environ 30% de l’effectif, c’est dire l’ampleur de la saignée. « Les conséquences sont dramatiques » déplore Manuela Mendoça. Salaires et pensions réduits, chômage et précarité aggravés, âge de la retraite poussé à 66 ans, augmentation du temps de travail de 5 heures hebdomadaires… Des conditions de travail qui pèsent aussi sur les enfants. « Il y a moins de soutien pour les élèves avec des besoins éducatifs spéciaux, ce qui aggrave les inégalités. Le curriculum scolaire a été appauvri avec moins d’heures pour les arts, les technologies, les expériences scientifiques de laboratoire, l’éducation civique et de nombreuses fermetures de classes et d’écoles ».

Mobilisations tous azimuts

En 2013 les enseignants portugais ont organisé les luttes avec de grandes manifestations, un boycott des réunions d’évaluation des élèves et une grève générale de tous les secteurs de l’éducation et de la recherche le jour du premier examen national du secondaire. « C’est le calendrier de lutte le plus dur qu’on n’ait jamais organisé ce qui a mis l’éducation au centre du débat public au Portugal ». La FENPROF a aussi organisé dans les 18 districts (départements) une campagne de défense de l’école publique dirigée vers la population, avec des expositions et des actions menées par les enseignants. Des personnalités du monde de la science, du sport, de la littérature, du théâtre, de la musique ont fait des déclarations publiques rappelant « l’importance de l’éducation publique » et dénonçant « les risques de régression qui existent actuellement ». Depuis la rentrée les mobilisations n’ont pas cessé et le 19 octobre, deux grandes manifestations nationales à Porto et à Lisbonne pour protester contre le projet de budget étaient organisées à l’appel de la FENPROF et de la CGTP (Confédération générale des travailleurs portugais).

Tragédie grecque

L’étude européenne fait état d’une diminution du budget de 19% en 2011 et 2012 puis de 10% encore l’année suivante. Depuis 2012 c’est la chute libre pour les salaires. À cette rentrée, 16 000 postes ont été supprimés, aucun titulaire n’a été nommé. Les personnels non-enseignants sont mis à la porte des écoles avec une assurance, ils seront payés à 75% de leur salaire pendant 8 mois ! Et après, nul ne sait. Le gouvernement issu de la coalition des conservateurs de Nouvelle démocratie et des socialistes du PASOK a entrepris un vaste plan de restructuration de la fonction publique sous l’injonction de la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, fonds monétaire international) mise en place au plus fort de la crise de la dette grecque. Fin 2013, ce seront plus de 37 000 postes de la fonction publique qui auront été supprimés en un an, sur les 700 000 fonctionnaires grecs. Pour ce petit pays de 1O millions d’habitants, dont près du quart de la population active travaille dans la fonction publique la pression est insoutenable. Les syndicats, dont l’Adeby principale organisation de la fonction publique, ont lancé plusieurs appels à la grève générale des fonctionnaires en septembre. Il s’agit de faire pression sur les négociations en cours entre le gouvernement et la troïka. Ils ont été suivis à 90% et les manifestations ont été durement réprimées.