Danse avec les mots
12 janvier 2016

Un projet où les mots induisent un langage corporel et une pratique artistique qui mêle expression individuelle et travail collectif.

« On fait le mou par deux en diagonale  », la consigne est très claire pour les 25 élèves de CP-CE1 de l’école Pierre et Marie Curie à Floirac en Gironde. Baptiste et Souleymane s’élancent d’un coin de la pièce à l’autre, suivis d’Elsa et de Naïla puis des autres. Ils avancent, en déséquilibre, les bras lourds, têtes tombantes, glissant parfois vers le sol pour mieux se relever et se tordre à nouveau, modifiant de fait le rythme de leur marche.

«  Pensez au miel  » lance Laetitia Compagnion, la maîtresse, et les mouvements ralentissent et se font plus fluides. La séance se poursuit avec «  l’avalanche  » où les enfants avancent en évitant des projectiles imaginaires qui leur arrivent dessus de tous côtés, la «  décomposition  » où ils passent du debout à l’allongé en plusieurs étapes. C’est tout un répertoire corporel associé à des mots qui est à la disposition de la classe. Chacun développe ses propres gestes, ses propres mouvements qui juxtaposés ou enchaînés commencent à former une chorégraphie. Il faut dire que les élèves en sont déjà à une bonne douzaine de séances de danse contemporaine. Deux classes de l’école sont en effet engagées dans le projet «  Mauvais sucre  » une proposition élaborée par le chorégraphe Gilles Baron (voir ci-dessous) en partenariat avec l’académie, la commune et Le Cuvier, le centre de développement chorégraphique d’Aquitaine situé lui aussi dans l’agglomération de Bordeaux.

«  Un des principes de la danse contemporaine c’est que le mouvement n’est pas imposé ou codifié, il vient du corps de chacun, il est personnel, on ne fait donc pas tous pareil.  » explique Laetitia. Elle s’était lancée seule dans cette activité l’année dernière et apprécie cette année la démarche et les interventions du chorégraphe qui travaille régulièrement avec la classe. «  C’est le cheminement qui est intéressant, dit-elle. Au début ce n’est rien, des mots, quelques gestes puis il amène les enfants à des résultats dansés et ça prend forme  ».

Pratique artistique et ouverture culturelle

Cela se confirme dans la classe de CE2 de Marie Deschamps la directrice de l’école qui fait reprendre à ses élèves certains des enchaînements déjà fixés avec le chorégraphe  : «  la fontaine  », «  le trou noir  », «  la peur  », «  les lignes  ». Tous les élèves les ont mémorisés et s’engagent dans le mouvement avec énergie et précision. Ils courent, sautent, se croisent… «  Attention, rappelle Marie, vous devez capter ce qu’il y a autour de vous". Un travail sur le groupe primordial car «  faire ensemble, faire attention à l’autre, c’est important pour ces gamins souvent centrés sur eux-mêmes  » dit-elle. En classe le travail corporel sur les émotions, les sensations, les verbes d’action se prolonge et s’enrichit. A travers les activités de vocabulaire et de productions d’écrits, on s’approprie ce lexique pour le mettre au service de sa propre expression orale ou écrite. Ou plastique car le verbe «  crier  » par exemple, travaillé en danse, l’est aussi en arts visuels à partir du célèbre tableau de Munch. Un nourrissage culturel important dans ce quartier populaire. Pratiquer cette danse de création permet aussi de voir des vidéos sur l’histoire de la danse ou de regarder le film Billy Elliott, sans les a priori attachés souvent à cette pratique artistique. Une ouverture culturelle proposée aussi aux familles car en février, les élèves présenteront le résultat de leur travail dans la salle de spectacle de la médiathèque voisine de l’école. Un véritable événement culturel programmé dans le festival de danse jeune public « pouce  ! » organisé par Le Cuvier. Et une véritable création car comme le dit Amalia du CE2, «  les autres danses, ça a déjà été créé, mais ce qu’on fait là c’est inventé  ».


« L’enfant est le porteur et le créateur de son propre projet » : Trois questions à Gilles BARON, chorégraphe

Danseur et chorégraphe aquitain, Gilles BARON a développé « Mauvais sucre », un projet pédagogique de danse contemporaine à destination des écoles. Au sein de sa compagnie et avec l’association Origami, ses créations artistiques le mènent aux frontières de la danse, du théâtre et du cirque.

Pourquoi la danse contemporaine à l’école primaire  ?

D’abord parce qu’elle permet dès le plus jeune âge de créer une forme d’attention permanente à soi et au groupe. Parce qu’il doit se concentrer sur son espace, sur ses actions et sur les actions des autres, l’enfant est confronté à une constante prise en charge de l’autre et de soi-même. Cela favorise son développement moteur, l’élargissement de ses perceptions spatiales et dynamiques et son épanouissement personnel mais au sein du groupe. Ensuite parce qu’en danse contemporaine, et particulièrement au sein de ce projet, c’est l’enfant qui génère sa propre créativité. L’adulte propose un mode et des supports d’expression, il donne des informations et guide, mais c’est l’enfant qui élabore ses envies et ses propositions. Il n’y a pas d’obligation de rentabilité, l’enfant est le porteur et le créateur de son propre projet. Enfin parce que la danse contemporaine est porteuse de relations à l’espace, au temps, à la musicalité qu’on ne retrouve pas dans d’autres pratiques corporelles.

Quelle démarche mettez-vous en œuvre  ?

Il faut construire des images en commun pour avoir une histoire collective. Pour ma part, je suis parti d’un récit mythologique et tragique, le récit de la dernière bataille d’Hippolyte par Théramène dans Phèdre, dans lequel j’ai prélevé des mots et des sensations et que j’ai utilisé pour entrer en dialogue avec les enfants. Sans montrer aucun mouvement, je leur demande de réagir corporellement à ces mots qui évoquent des émotions, des textures comme le mou par exemple, des images comme le miel, ou encore des sons comme le cri. On développe ainsi un imaginaire commun chez les enfants, une brèche dans laquelle ils entrent pour produire leur propre chorégraphie. Cet ensemble de développements de mots et d’images crée une grammaire qui nous permet ensuite, en les enchaînant, de composer notre texte c’est-à-dire notre danse.

Comment aider les enseignants à se lancer  ?

Dans le cadre de «  Mauvais sucre  », nous accompagnons dans un premier temps les enseignants du début à la fin du projet, jusqu’à la représentation finale. Cette rencontre entre le chorégraphe et ceux qui vont porter le projet est nécessaire pour donner du sens à l’activité, pour éprouver la démarche et se former. Mais une fois que ce processus est terminé, les enseignants peuvent remonter et recomposer leur propre projet et s’appuyer sur des ressources fournies par une boîte à outils numérique (voir ci-dessous). Ce ne sera jamais une copie du premier car chaque enfant y amène sa propre matière. « L’enfant est le porteur et le créateur de son propre projet » avec les mots.


Ressources

Numérique : boîte à outils

Une liste de mots clés et des consignes pour entrer dans la pratique corporelle, des schémas pour configurer l’espace, des indications pour organiser la composition, des propositions d’environnement musical, la boîte à outil numérique «  Mauvais sucre  » conçue par Gilles Baron, reprend en les détaillant toutes les étapes de sa démarche de création chorégraphique. Pas un mode d’emploi mais plutôt un cadre de travail pensé comme un «  dispositif chorégraphique transmissible  ». La ressource sera disponible en ligne au cours du premier semestre 2016.

- «  Mauvais sucre  » ou http://crdp.ac-bordeaux.fr

Histoire-géo : panorama en vidéo

Voir les danses d’ici et d’ailleurs, d’autrefois et d’aujourd’hui, c’est ce que proposent «  Danse sans visa  » et «  Numéridanse  », deux sites de vidéos en ligne. Le premier offre sous forme de fresque une lecture de l’histoire des danses à travers le monde, à partir d’une sélection d’extraits vidéo issue des archives de l’Institut national de l’audiovisuel. Le second, piloté par la Maison de la danse de Lyon donne une vision très large de la danse. La danse contemporaine y a toute sa place notamment à travers une collection très pédagogique de courtes vidéos intitulée «  La minute du spectateur  ».

- Danse sans visa
- Numéridanse

Site académique : Entrez dans la danse

Parmi les nombreux sites académiques ou de circonscription qui proposent des pistes de travail pour aborder la danse contemporaine à l’école, celui de l’académie de Paris est particulièrement fourni. À côté de documents de base sur le «  Danser à l’école  » avec les définitions, les enjeux, les démarches, il décline les approches possibles en fonction des différents cycles. On y trouve des exemples de modules, des guides pour en élaborer ainsi que le détail de nombreux jeux ou exercices pour entrer dans la danse.

-  Danser à l’école