Philip Milburn, sociologue, a participé à un ouvrage collectif qui analyse les injonctions dans différentes professions.
Dans votre ouvrage collectif [2] sur les conséquences des restructurations du travail vous parlez d’injonctions au professionnalisme. qu’entendez-vous par là ?
- Cette formule exprime un paradoxe. On observe de la part des tutelles ou des entreprises une demande d’un plus grand professionnalisme qu’on peut traduire par un surcroît de compétences, d’expertise, de qualité dans le travail, de productivité... Or dans le même temps, les modes de contrôles du travail se développent et ôtent aux professionnels une part de leur autonomie dans leurs activités. Dans la police par exemple, les injonctions sont très précises quant aux objectifs à atteindre et les évaluations de type tableau de bord encadrent très précisément les actions. Notre hypothèse était que les restructurations qui ont cours dans le privé, dans un objectif de performance, atteignent aujourd’hui les services publics.
Beaucoup de réformes sont en cours dans la fonction publique. le problème vient-il des formes des réformes, de leurs contenus ?
- Il ne faut pas se focaliser sur les réformes. Ces changements s’expliquent plutôt par une conjonction entre des cadres juridiques fixés par des réformes, des instructions données par les tutelles et la gestion des personnels. Par exemple, le fait de changer des personnels de poste ou d’agence comme à France Télécom est une façon de contrôler ce qu’ils font en les empêchant de gagner de l’autonomie. La réforme n’est que l’arrière-fond. Pour ce qui est de la magistrature au-delà de la réforme de la procédure pénale, la tension s’observe dans les instructions faites au procureur, les tableaux de bord à remplir, les nominations. Tous ces éléments induisent la perte d’autonomie.
Quelles conséquences ces changements ont-ils sur les personnels ?
- En allemand il n’existe qu’un seul mot pour profession et vocation (beruf). Quand on entre en profession, on partage une vocation avec d’autres. Un idéal collectif se construit en même temps qu’une professionnalité. Dans les nouveaux cadres imposés, les professionnels ne fixent pas la nature de leur travail, ils ne font plus le choix des choses à faire. Ils deviennent les exécutants d’une machine sur laquelle ils n’ont plus de prise et perdent le sens de ce qu’ils font. Or, ceci est contraire au sens de l’histoire. Nous sommes dans une ère de créativité. Ces nouvelles modalités à l’œuvre apparaissent comme une aliénation de la liberté professionnelle et cela peut se traduire par de la souffrance mais aussi de la résistance.
Avez-vous observé des réactions face à ces changements ?
- Les réactions dépendent des organisations, des cadres, des positions hiérarchiques, de la capacité à se regrouper. Plus les professionnels ont d’autonomie à la base, plus ils ont de capacité de résistance. De même quand il existe des collectifs, des corps constitués, le processus peut être freiné, amendé. Pour résister à l’individualisation des responsabilités, la différence entre les groupes professionnels se fait dans leur capacité à réfléchir collectivement et à opposer une réponse à la tutelle.