Présentation du dossier "Enseigner : l’école ramène sa science"
19 mars 2014

20 décembre 2013, le neuroscientifique Stanislas Dehaene persiste et signe. Lui qui fut le conseiller « éclairé » de Gilles de Robien avant que ce dernier ne soit contraint de quitter précipitamment la rue de Grenelle en 2006 non sans avoir fait des dégâts avec sa polémique sur les méthodes d’apprentissage de la lecture, le voilà qui en remet une couche dans les colonnes du journal Le Monde. Une nouvelle fois il prône l’usage systématique et exclusif de la méthode syllabique. Les résultats de l’enquête PISA portant sur les compétences des élèves en lecture, rendus publics douze mois plus tôt, montrent que les élèves Français de 15 ans obtiennent des résultats légèrement inférieurs à la moyenne des pays de l’OCDE, mais qu’il existe de très grandes disparités entre les plus forts en tout petit nombre et les plus faibles en plus grand nombre. A qui la faute ? Pour Dehaene la réponse est simple, pour ne pas dire simpliste. « Le nœud du problème : l’enseignement de la lecture au CP ». Le professeur de psychologie cognitive expérimentale étaye son propos en se référant à une enquête menée par le sociologue Jérôme Deauvieau dans des quartiers ECLAIR de la banlieue parisienne. Mais pas de trêve des confiseurs pour la lecture. A cette tribune parue juste avant Noël, l’enseignant chercheur Roland Goigoux répond dans les colonnes du même journal la veille du premier de l’an. En cause notamment la méthodologie utilisée pour réaliser cette étude d’où de sérieux doutes, pour ne pas dire plus, quant à sa crédibilité (lire l’article). Selon lui, les résultats sont faussés, il n’y a pas une bonne méthode d’apprentissage de la lecture mais des méthodes que les enseignants adaptent en fonction de critères multiples.

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Le fantasme de l’ « evidence based education »

Il n’empêche, une nouvelle fois le pavé est jeté dans la mare et les enseignants montrés du doigt. Il suffirait qu’ils appliquent uniformément telle ou telle méthode, prescrite par des scientifiques pour que les difficultés de l’école française relèvent du passé. Il ne s’agit pas de remettre en cause les apports des nouvelles disciplines scientifiques, mais il convient de les remettre dans le contexte de l’école. Les sciences de l’éducation ont aussi vocation à étudier la complexité de la relation enseignement/apprentissage. Elles sont pourtant mises en doute aujourd’hui. Pour Olivier Rey, chargé d’étude à l’Ifé, on leur fait un procès en sorcellerie, on remet en cause leur utilité. « Cette critique rencontre un écho assez fort chez les décideurs qui regrettent un manque de résultats de la recherche directement incorporables dans les pratiques éducatives » constate-t-il. Ce que sous-tend un tel point de vue, c’est la culture de l’ « evidence based education » qui « repose sur un fantasme : il suffirait d’identifier les bonnes pratiques, de les généraliser et de les appliquer pour que ça marche » (lire l’entretien).

Il ne faut pas se leurrer, cette façon d’aborder les choses peut parfois séduire certains enseignants, ceux qui sont les moins armés pour faire face à l’avalanche de prescriptions de l’institution, à la culture du résultat qui peu à peu gagne le système par le biais des évaluations. La solution toute faite, le remède miracle, ça peut s’avérer tentant. Mais pour autant la réalité de la pratique du métier est beaucoup plus complexe que cette approche positiviste. A l’école de Saint-Marcellinen- Forez (Loire) par exemple, qui compte trois CP, les trois enseignants utilisent le même manuel Ribambelle pour enseigner la lecture. Pourtant, chacun l’accommode à sa main, en fonction de son expérience, de sa façon d’aborder les notions, de ses élèves. « Avec l’expérience, on enlève ou on ajoute plein de choses » disent-ils, preuve qu’une seule et même méthode n’est pas transposable sans ajustements.

Une interaction entre chercheurs et praticiens

À l’école Maurice Ravel, au Mureaux (Yvelines), les enseignants font eux une autre expérience, celle de la recherche-action. Ils travaillent avec une trentaine d’autres classes de la circonscription à un projet sur l’étude de la langue lancé par André Ouzoulias et Daniel Manesse. Le travail est fait d’échanges entre praticiens et chercheurs. Ces derniers, loin d’imposer des prescriptions, nourrissent leurs réflexions et leurs études du travail des premiers, de leurs attentes et de leurs besoins. « Le but est de formaliser la recherche-action et d’améliorer progressivement le dispositif afin qu’il soit appropriable par tous les enseignants », dit l’un d’eux. « Appropriable », pas « transposable » et encore moins « imposable » (lire l’article). Et c’est bien ce que recherche la grande majorité des enseignants pour améliorer les pratiques, pas des recettes toutes faites mais des allersretours avec les chercheurs, un accès aux résultats de leurs travaux pour pouvoir les prendre en main, puiser ce qui leur semble le plus pertinent pour leur classe. Or, c’est bien là que l’institution pèche le plus. Les carrefours avec la recherche sont trop rares, les temps dédiés aux animations pédagogiques davantage tournés vers la prescription que vers les attentes des équipes. Le succès rencontré par l’Université d’automne de SNUipp-FSU en témoigne, et ce n’est pas pour rien si la manifestation essaime avec des universités de printemps toujours plus nombreuses dans les départements (lire l’article).

Roland Goigoux pilote aujourd’hui une recherche relative aux apprentissages des élèves et aux gestes professionnels des maîtres dans le domaine de la lecture. « Dans notre démarche plus écologique, nous demandons aux enseignants de ne pas changer leurs manières de faire. Pour comprendre ce qui marche le mieux, nous étudions les pratiques ordinaires des maîtres expérimentés se référant à une grande variété d’approches didactiques et pédagogiques » (lire l’entretien). Non, vraiment, pour comprendre ce qui se joue dans la classe il faut de tout sauf du simplisme.