Dossier " Enseignement explicite, une clé pour la réussite de tous"
Présentation du dossier
27 janvier 2017

Si on en parle depuis plus de 20 ans, pour la première fois avec les nouveaux programmes l’enseignement explicite est prescrit par l’institution. Démarche professionnelle plus que méthode, il appelle les enseignants à changer de posture, à faire réfléchir les élèves sur leurs apprentissages, une clé pour lutter contre l’échec scolaire.

Le concept n’est pas nouveau, les pédagogues en parlent depuis plus de 20 ans, mais il a du mal à irriguer les écoles. Cependant, les choses semblent devoir bouger. Pour la première fois, avec les nouveaux programmes, des textes officiels insistent sur la nécessité de pratiquer un enseignement explicite. Ce n’est pas un hasard si cette façon d’enseigner est aujourd’hui mise en avant. Dans un système scolaire qui ne parvient plus à réduire le nombre d’élèves en difficulté et qui se montre des plus inégalitaire comme en témoigne la dernière enquête PISA, mobiliser tous les outils pour améliorer la réussite de tous les élèves semble indispensable. L’enseignement explicite ne saurait à lui tout seul y répondre mais y contribuer, certainement.

« Les travaux des sociologues depuis Pierre Bourdieu nous ont montré que l’école attendait des élèves des compétences qu’elle n’enseignait pas et qui n’étaient souvent construites que dans les milieux favorisés. Aussi l’enseignement explicite doit-il devenir une préoccupation professionnelle si l’on veut que tous les élèves, notamment ceux de milieux populaires, maîtrisent les savoirs scolaires », affirme Sylvie Cèbe, spécialiste en sciences de l’éducation à l’université Blaise Pascal à Clermont-Ferrand (lire ici).

Rendre explicite les enjeux d’apprentissage

Mais s’il y a désormais prescription de la part de l’institution, encore faut-il savoir ce que l’on entend par « enseignement explicite ». En vérité, deux conceptions s’opposent, bien différentes l’une de l’autre. La première arrive des Etats-Unis, elle est dite aussi « instruction directe » : un cours magistral, un exercice dirigé puis un autre réalisé en autonomie. L’autre façon de faire, présentée non pas comme une méthode mais comme une démarche pédagogique, repose sur l’identification des causes d’incompréhension par les élèves de ce qui leur est proposé (lire ici).

Mais comment s’y prendre quand ce qui fait défaut c’est la formation à cette pratique ? Plusieurs documents proposés par le ministère, le GFEN ou l’Ifé, compilent les travaux de la recherche, éclairent certains malentendus et présentent des pratiques concrètes (lire ici). L’enseignement explicite interroge sur ce qu’est une situation d’apprentissage. Il concerne avant tout les savoirs fondamentaux, le français et les maths, pour pouvoir ensuite être mis au service des autres apprentissages. Il repose sur une préoccupation et un changement de posture professionnelle de l’enseignant et passe par une réflexion de l’enfant sur ses apprentissages, sur la compréhension de ce qu’il fait.

Stéphane Bonnery, spécialiste en sciences de l’éducation, illustre cette approche à partir de l’exemple de la carte géographique et de l’élève Amidou. Cet exercice a pour but d’apprendre à réaliser une carte en respectant un code de couleurs en fonction des reliefs, chaque couleur correspondant à une cote de niveau. Si les élèves les plus proches de l’école comprennent assez facilement le but de l’exercice, Amidou, lui, s’attache d’abord à bien colorier, et si au final il réussit l’exercice, il n’a pas forcément compris quel en était l’enjeu en termes d’apprentissage.

Donner aux élèves les outils pour comprendre le monde

Comme le dit Patrick Rayou, lui aussi spécialiste en sciences de l’éducation, s’il n’y a pas de recette miracle, « il faut faire en sorte que les enfants des milieux défavorisés ne soient pas encore plus défavorisés par les gestes des enseignants ». Pour lui, « le plus difficile, c’est ce qui demeure caché tant aux enseignants qu’aux élèves : les raisons profondes des difficultés pour les élèves non connivents d’entrer dans la particularité des apprentissages scolaires » (lire ici).

Quand les équipes maîtrisent le sujet, ça donne des résultats. « J’essaie toujours de me mettre à la place de l’élève en lui demandant : ‘Raconte-moi comment tu fais’. Avec l’enseignement explicite il s’agit de détricoter avec eux pour retricoter avec une bonne stratégie et donner du sens à ce qu’ils font », commente Isabelle Moreau, enseignante en CM1 à l’école Lesseps dans le 20e à Paris.

L’enseignante a par exemple travaillé sur l’explicitation des objectifs des devoirs qui sont aussi source d’inégalités, explicitation tant pour les élèves que pour les familles dans cet arrondissement où vit une population hétérogène. Un travail d’identification des objectifs poursuivis et de la méthodologie à suivre (lire ici).

Mais cette forme de travail ne peut être dissociée des moyens attribués aux équipes. L’école Jules Ferry de Sens, dans l’Yonne, bénéficie de la présence d’un maître en plus qui permet de travailler en petits groupes, de porter l’attention aux élèves nécessaire à cette forme d’enseignement, plus importante que dans des pratiques plus traditionnelles.
Cela-dit, comme le souligne la directrice Patricia Simard, « souvent c’est le temps qui manque, nous souhaiterions disposer de plus de temps pour le travail de cycle, la construction d’outils pédagogiques, affiner notre projet d’école, mais il faut réunir les équipes éducatives, se coordonner avec les différents partenaires, se consacrer aux parents, toutes choses également primordiales » (lire ici).

Ce n’est pas pour rien que le SNUipp-FSU souhaite populariser le plus de maîtres que de classes dans toutes les écoles pour varier et diversifier les formes scolaires, développer le regard croisé et la prise en charge collective des élèves (lire ici). Si on lui en donne les moyens, notamment en temps et en formation, l’école pourra remplir sa mission qui est de donner aux élèves tous les outils pour comprendre le monde.


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- Outiller tous les élèves, dès la maternelle !
- « Faire en sorte que les enfants des milieux défavorisés ne soient pas encore plus défavorisés par les gestes des enseignants » - 3 questions à Patrick Rayou, professeur émérite en sciences de l’éducation, Université Paris VIII
- École Jules Ferry à Sens – Un travail qui dépasse la mesure
- École Lesseps à Paris – Aide-moi à faire seul
- « Redonner aux enseignants le pouvoir d’enseigner » - Entretien avec Sylvie Cèbe, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, membre du laboratoire ACTé