Dossier "La classe partagée : une valeur ajoutée"
Présentation du dossier
7 mars 2016

Partager sa classe, cette pratique qui s’impose déjà à de nombreux enseignants tend à se généraliser parce que le maître ne peut plus tout faire tout seul. De nouvelles formes de travail émergent qui bouleversent la culture professionnelle. Partager n’est pas chose facile. Il faut de la concertation, de la coordination et donc du temps et de la formation, pour trouver la meilleure organisation qui va favoriser la réussite des élèves.

Existe-t-il encore un enseignant du premier degré seul maître à bord dans sa classe ? Si la notion d’un maître une classe reste profondément ancrée dans la culture professionnelle, elle l’est de moins en moins dans les faits. Ce n’est pas nouveau. Il y a longtemps que les écoles font appel à des intervenants extérieurs - à Paris leur intervention est même institutionnalisée -, qu’elles travaillent avec les personnels municipaux notamment en maternelle. Mais les évolutions récentes de l’école font du travail à plusieurs une nécessité. Il y a les prescriptions des programmes,
qui invitent à travailler en équipe, et pas seulement dans le dispositif du plus de maîtres
que de classes entré en vigueur dans l’éducation prioritaire. Il y a les décharges de direction, celles des maîtres formateurs, les temps partiels dont le nombre va grandissant, qui poussent à un partage des tâches et des élèves, sans parler des échanges de service qui constituent une pratique très répandue. Et puis, il y a les difficultés croissantes du métier, l’introduction de nouveaux enseignements, de parcours scolaires qui font qu’on ne peut pas tout faire tout seul parce que l’on ne peut pas être « bon » en tout (lire ici).

Le partage des responsabilités apparaît comme une solution, mais il ne va pas sans poser de questions, à commencer par celle de la polyvalence si chère aux enseignants. « L’enjeu fondamental, c’est la question de la polyvalence des enseignants. Polyvalence au sens de l’expertise dans l’ensemble des domaines d’apprentissage mais aussi au sens de la capacité de s’adresser à tous les enfants dans leur diversité d’âges et de compétences », souligne la sociologue Pascale Garnier (lire ici).

À partir du moment où le professeur des écoles ne travaille plus tout seul, c’est à une reconfiguration du métier à laquelle on a affaire, avec l’émergence de la notion de polyvalence d’équipe. Comment créer les conditions d’un véritable partenariat entre pairs ? Comment faire en sorte que cette transformation de l’école et du métier serve la réussite des élèves ? Là est tout le problème. « Partager le travail c’est faire en commun, mais aussi séparément », répond Marie Toullec-Théry (lire ici). Etonnant paradoxe, mais la chercheuse en sciences de l’éducation s’en explique. « Il est nécessaire de négocier les responsabilités de chacun, de trouver les terrains d’entente, d’éprouver des systèmes de valeurs qui ne sont pas forcément partagés. Il s’agit aussi d’anticiper, de préparer la classe et de se tenir à la planification décidée ensemble » dit-elle.

Déconnecter le temps de l’élève du temps de l’enseignant

Si le partage se traduit le plus souvent par une distribution entre enseignants des matières d’enseignement, encore faut-il ne pas tomber dans une organisation disciplinaire de la classe, ne pas faire un pré-collège. Une des particularités du primaire est d’enseigner les disciplines dans la transversalité. Quand on fait de l’histoire ou de la géographie, on fait aussi du français et des maths. Lier ces enseignements entre eux quand ils sont pratiqués séparément conduit à mettre en œuvre les dispositions et moyens permettant de collaborer dans le processus d’apprentissage des élèves. Cela demande de la concertation, du temps donc, pour croiser les regards sur les élèves, élaborer des outils communs, penser ensemble les progressions. Cela demande aussi de la formation. Mais l’une comme l’autre font défaut. Prendre le temps, demande notamment de pouvoir déconnecter celui de l’élève de celui de l’enseignant. Quant à la formation, les enseignements dispensés dans les Espé restent majoritairement disciplinaires et appellent à la création de modules adaptés à la transformation du métier comme le demande le SNUipp-FSU (lire ci-contre), tandis que la formation continue est quasiment absente.

L’institution se doit donc d’accompagner ce qui apparaît de plus en plus comme un changement d’identité professionnelle. « Les modèles identificatoires anciens ne fonctionnent plus, les nouveaux n’ont pas encore véritablement émergé : il faut imaginer un enseignant moins rivé sur des comportements traditionnels, ferme, plus que jamais, sur les objectifs d’apprentissage mais ouvert à tout ce qui peut aider ses élèves à mieux apprendre, en contact avec des partenaires dont il sait précisément ce qu’ils peuvent apporter » écrivait Philippe Merieu au début des années 2000, alors directeur de l’Institut national de recherche pédagogique, au sujet de l’évolution du métier d’enseignant. Des propos toujours d’actualité.

Une responsabilité collective de la classe

Dans certaines écoles le partage est une réalité plus que tangible. L’élémentaire Robert Doisneau de Beynost dans l’Ain compte 17 maîtres pour 12
classes, dont 5 fonctionnent de manière partagée. Pour chacune de ces classes, « les collègues se voient avant la rentrée, ils sont présents tous les deux à la réunion de début d’année et souvent dans les rencontres avec les familles », explique la directrice. Quant au mode de fonctionnement, il est élaboré de manière concertée. « On ne se répartit pas les matières de façon mécanique mais en fonction du temps à partager » explique Nathalie, PE en CP. De son côté, Julien qui enseigne au CM2 un jour par semaine assure que « la répartition s’est faite selon nos envies et compétences » (lire ici). L’école Vitruve à Paris, elle, n’y est pas allée par quatre chemins. Il n’y a plus de classes mais des groupes, un pour le CP, un autre pour le CM2, un dernier pour le reste des niveaux avec plusieurs référents pour chaque groupe. Il y a des phases collectives en présence de plusieurs PE, des phases de regroupement en fonction des besoins. Préparer la classe est forcément un travail collectif. Il « se fait plus à l’école qu’à la maison. Mais cette responsabilité collective permet d’objectiver, de remettre en cause sa façon de travailler, en la partageant », souligne Cécile Lavaire, coordinatrice de l’école (lire ici). A Doisneau comme à Vitruve, une même remarque : « le problème ce n’est pas la classe partagée, c’est le temps qui manque pour échanger ».


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- Une classe, deux ou trois maîtres ?
- « Reconnaître les dimensions collectives du travail » - 3 questions à Marie Toullec-Théry, maître de conférence en sciences de l’éducation, membre du Comité national de suivi du dispositif « Plus de maîtres que de classes »
- Une équipe à Beynost (01)
- Vitruve (75)
- « L’enjeu fondamental, c’est la polyvalence des enseignants » - Entretien avec Pascale Garnier, sociologue