Dossier "Travail enseignant, le pari du collectif"
Présentation du dossier
1er février 2016

Du temps pour travailler en équipe, de la confiance, des moyens c’est ce dont ont besoin les enseignants pour reprendre la main sur leur métier, en finir avec ce sentiment d’impuissance à faire réussir tous les élèves. Les « chantiers travail » ouverts à titre expérimental par le SNUipp-FSU et le colloque qu’il vient d’organiser à Paris ouvrent des pistes pour une refondation réelle et concrète du métier.

Mécontents de leur situation professionnelle mais très attachés à leur métier et fiers d’enseigner, voici en quelques mots résumée l’enquête menée en décembre pour le SNUipp-FSU par Harris interactive (lire ici). Pourtant, les déclarations des enseignants témoignent du sentiment presque unanime (88%) que leur profession s’est dégradée. Alors que la demande sociale assignée à l’école est la réussite de tous les élèves, les enseignants, eux, se sentent souvent isolés, démunis, impuissants, réduits à un exercice solitaire de leur métier. Un métier qui, allant en se complexifiant, demande au contraire de plus en plus de collectif.

Mais travailler en équipe, pour se former, pour croiser les regards, pour bénéficier des apports de la recherche et d’un accompagnement, demande du temps. En 2010, le SNUipp-FSU a lancé à titre expérimental deux « chantiers travail » dans les Bouches-du-Rhône et dans l’Yonne, en partenariat avec le Centre national des arts et métiers et l’équipe ERGAPE (Ergonomie de l’activité des professionnels de l’éducation). Il s’agit de leur donner les moyens de fonctionner de cette manière et de voir en quoi cela améliore leurs pratiques. Le 19 janvier le syndicat a voulu porter ces questions sur le devant de la scène, organisant à Paris le colloque « Et si on refondait le travail des enseignants ? Le pari du collectif ».

Des disputes professionnelles pour mieux repenser le travail

Dans le droit fil des chantiers, le colloque avait pour ambition de proposer des pistes. « On a un problème de conscience car on a un travail qu’on voudrait faire correctement mais qu’on ne peut pas faire correctement  », notait Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie au CNAM, à la lecture du sondage. Pour lui, face à cette situation qui génère stress et mal-être, « la clef c’est le professionnalisme car la santé au travail passe par la reconnaissance. Ce n’est pas seulement être reconnu par quelqu’un mais aussi se reconnaître dans quelque chose, dans ce que l’on fait », dit-il en insistant sur l’importance du collectif (lire ici).

Ce n’est pas Cécile Berruto et Monique Margaritella qui le démentiront. Ces deux enseignantes en maternelle, exerçant dans deux communes différentes des Bouches-du-Rhône, sont engagées avec le syndicat et l’équipe ERGAPE dans un questionnement sur les temps consacrés à l’activité professionnelle en dehors du temps passé avec les élèves. Il y a un an, elles affichaient des conceptions très opposées de la préparation des activités du matin. Leur « dispute » professionnelle les a conduites à analyser leurs pratiques, à les remettre en question, à les faire évoluer. « Je me suis aperçu que j’en faisais trop et que ça prenait trop de temps sur ma vie personnelle » dit l’une, « réfléchir sur ma propre pratique, en discuter avec d’autres, confronter les manières de faire, m’ont amenée à reformuler mon propre travail » ajoute l’autre (lire ici).

Dans l’Yonne, c’est sur le travail « invisible » que réfléchissent les membres du collectif de travail. « L’ensemble des petits gestes que nous accomplissons sans nous en rendre compte, comme gérer le temps passé à la sortie de classe, de circulation dans les couloirs et les escaliers pour aller en récréation, sont des gestes professionnels », explique Benoît Foissy, maître d’un CP/CE1. « On ne construit pas une démarche pédagogique, mais une observation très fine des gestes professionnels mis en œuvre » précise Sylviane Keller, enseignante en CM1. L’idée est aussi de définir des critères de qualité qui ne résultent pas d’injonctions venues d’en haut, mais qui soient débattus et construits collectivement.

Diffuser les savoirs didactiques et pédagogiques

Roland Goigoux, professeur des universités à l’Espé de Clermont-Ferrand, aborde la problématique sous l’angle de l’outillage et de l’accompagnement. « Pourquoi ne pas solliciter des enseignants expérimentés, solides dans leurs pratiques et qu’on déchargerait de classe avec la mission temporaire de capitaliser, de diffuser, de mutualiser des savoir-faire didactiques et pédagogiques identifiés comme pertinents auprès des équipes d’écoles. Des enseignants qui seraient aussi des passeurs entre l’univers de la recherche et celui du quotidien de la classe » avance-t-il (lire ici). Ce n’est qu’une suggestion, mais cette diffusion est nécessaire, elle demande des efforts de l’institution, un accompagnement, de la formation.

Ces ingrédients, les enseignants du REP + Pablo Neruda d’Evreux dans l’Eure en bénéficient avec l’appui d’une conseillère pédagogique et la libération de neuf journées dans l’année soit 54 heures. Concrètement, chaque enseignant a pu aller observer des collègues travailler dans son école ou dans une autre, en changeant de cycle s’il le souhaitait, à la suite de quoi, comme l’explique la conseillère pédagogique France Barbot, « il y a eu des temps d’échanges de pratiques, puis des temps de formation plus didactiques et enfin des temps de travail collectif » (lire ici). « Au final, ce qu’on apprécie le plus c’est d’avoir du temps pour approfondir et affiner » souligne un enseignant. Pourquoi ce qui est possible à Evreux ne le serait pas ailleurs, ne serait pas généralisé ? Enseigner n’est ni un art ni un don, mais un métier qui doit pouvoir s’expliquer, se décrire, s’apprendre et se discuter.

DU TEMPS POUR NE PLUS TRAVAILLER SEUL

Nouveaux cycles, nouveaux programmes, nouveaux conseils, nouveaux rythmes, nouvelles évaluations, PAP, PPS, parcours, référentiels, … face aux évolutions de l’école, aux prescriptions et aux injonctions qui se multiplient, les enseignants ne peuvent rester seuls. Ils le disent, le collectif permet de trouver de meilleures solutions et c’est aussi un soutien psychologique important (lire ici ). Les enseignants expriment le besoin de regards croisés sur les élèves, apprécient la richesse de l’élaboration à plusieurs. Les chercheurs expliquent que parler métier avec ses collègues permet souvent de faire d’un problème qu’on croyait personnel une question professionnelle, et que c’est aussi quand on n’est pas d’accord qu’on fait avancer le métier. Alors travailler avec des collègues de son cycle ou de l’école, mais aussi avec ceux d’une autre école, du Rased, du collège, ou encore avec d’autres professionnels qui interviennent dans le parcours des élèves, est plus que jamais nécessaire. Pour le SNUipp-FSU, le pari du collectif s’impose donc comme un moyen de transformer profondément le métier. C’est tout le sens de la campagne de pétitions lancée pour demander plus de temps, de confiance et de moyens.


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- Retour d’enquête : un coeur professionnel ballotté
- Recherche-action : le travail en chantier
- "Le métier comme une coopération conflictuelle" : entretien avec Yves Clot
- REP+ à Evreux : 54 heures pour reprendre souffle
- "Aider les enseignants à aider les élèves" : entretien avec Roland Goigoux


"Temps, confiance, moyens"

Le SNUipp-FSU lance une pétition en ligne pour peser dans les négociations et obtenir une transformation du métier : à signer dès maintenant.