Dossier "Enseigner les langues étrangères : ¡ Lo podemos !"
Présentation du dossier
8 janvier 2016

Les nouveaux programmes 2016 étendent l’enseignement d’une langue étrangère au CP en fixant des objectifs pour la fin du cycle 3. À quelles conditions pourront-ils se montrer efficaces alors que les élèves français ne brillent pas dans les comparaisons internationales ?

La dernière comparaison internationale ne date pas d’hier, mais elle n’est guère flatteuse pour les jeunes Français. Dans une enquête rendue publique en 2012 par la Commission européenne sur les compétences linguistiques des lycéens de 14 pays membres, la France se classait en avant-dernière position avec environ 12 % d’élèves maîtrisant une langue étrangère à ce niveau d’étude. Cette cohorte de jeunes ayant achevé son cursus au collège, constituait la première génération à avoir suivi depuis l’élémentaire l’enseignement d’une langue étrangère, enseignement rendu obligatoire en fin de cycle 3 en 2002. Une génération de lycéens trop âgée pour avoir bénéficié de la réforme de 2008.

Cette dernière prévoyait le démarrage de cet enseignement dès le CE2, une formation appropriée pour les nouveaux PE et inscrivait les langues vivantes dans le cadre du pilier 1 du socle commun. Mais pour autant, la mise en œuvre s’est avérée très compliquée. En 2010, l’Inspection générale publiait un rapport soulignant « un décalage entre les objectifs affichés et la réalité », « des horaires en deçà des horaires réglementaires », « des compétences très inégalement traitées », « une absence de cadrage national »... Dans ces conditions, le niveau des élèves français arrivant en fin de primaire a malgré tout progressé (lire ici). Mais peut-on encore mieux faire ?

Les nouveaux programmes entrant en vigueur à la rentrée 2016 prévoient, eux, de débuter dès le CP, avec l’ambition d’amener les élèves au niveau A1 (lire ici), à la fin du nouveau cycle 3 (lire ici). L’apprentissage d’une langue, dans près de 97 % des cas l’anglais, fait partie de l’objectif, mais les textes invitent à aller plus loin, à aider les élèves à découvrir une pluralité de langues et de cultures. « La recherche démontre les effets positifs de l’apprentissage de plusieurs langues sur l’apprentissage en général », estime Eric Charbonnier, expert en éducation auprès de l’OCDE. « Les apprentissages en français ne peuvent être que soutenus par des comparaisons avec d’autres langues. Ces comparaisons favorisent chez les élèves une décentration qui facilite l’accès à la forme pour les élèves dont l’attention reste centrée sur le sens et permet de spécifier la langue française par ses ressemblances et ses différences avec d’autres systèmes » affirme un collectif de chercheurs dans un ouvrage publié par le Sceren (Les langues du monde au quotidien).

Une approche multicuturelle

Cet avantage que procure une approche multiculturelle des langues vivantes, à l’école Claude Bernard, au Mans, on l’a bien compris. A la veille des vacances de fin d’année, cette maternelle Rep+ où se côtoient une dizaine de nationalités s’est transformée en tour de Babel, on y a lu les lettres écrites au père Noël dans différentes langues du monde. « La comparaison avec d’autres langues permet de mieux comprendre le français » souligne à son tour Martine Molière, la maîtresse (lire ici). Nous sommes ici dans une classe de grande section, où cette action est aidée par une universitaire, chacun s’accordant pour dire que si le début du primaire est le bon moment pour l’éveil aux langues, il n’est pas forcément trop tôt en GS.

À Saint-Saturnin dans le Puy-De-Dôme, le multiculturel n’est pas en reste, mais le travail est surtout centré sur l’anglais. Les classes correspondent avec des classes d’autres pays. Un travail qui demande à la fois une coordination de l’équipe de l’école, mais aussi une bonne entente avec les enseignants-correspondants. « Il a fallu mettre en place une progression commune en anglais sur le vocabulaire, les structures langagières et les chansons », explique Caroline, maîtresse du CP/CE1 (lire ici).

Ces pratiques peuvent paraître exemplaires mais sont-elles généralisables ? Les nouveaux programmes peuvent-ils aider davantage les enseignants à développer les deux dimensions que revêt l’apprentissage d’une langue étrangère ?

Question de didactique

Tout n’est pas si simple. Les deux expériences du Mans et de Saint-Saturnin montrent qu’enseigner une langue seconde à des enfants exige des compétences très précises qui vont bien au-delà de la simple maîtrise de cette langue. Ces compétences ne sont pas innées, elles s’expérimentent, elles s’accompagnent, mais elles nécessitent surtout de la formation. Martine Kervran, maître de conférences en didactique des langues à l’Espé de Bretagne estime que cette formation doit être prioritairement consacrée à la didactique. « Le statut qu’on réserve aux langues qui ne figurent même pas dans les disciplines optionnelles pour l’admission au concours montre qu’on ne considère pas la didactique comme essentielle dans ce domaine », regrette-t-elle. Selon elle, « il faut dépasser l’entrée par le lexicalisme (...), les enfants entrent aussi dans la langue par la phrase. Ensuite il faut insister sur le contenu des activités langagières », insiste-t-elle. La réussite de cet enseignement nécessite aussi des moyens, notamment en matière d’effectifs par classe, pour pouvoir décloisonner, dédoubler, organiser des échanges de services (lire ici).


Alors, atteindre le niveau A1 en fin de C3 sera-t-il demain à la portée de tous. Michel Candelier, chercheur en didactique, relativise. « Pour moi si les élèves n’arrivent pas à ce niveau ce n’est pas une catastrophe s’ils ont fait des choses bien plus intéressantes par ailleurs. Il faut déjà qu’ils prennent du plaisir à apprendre une langue » (lire ici).


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- État des lieux : Yes we can, but…
- « Il faut dépasser l’entrée par le lexicalisme » - 3 questions à Martine Kervran, maître de conférence en didactique des langues à l’ESPE de Bretagne
- Saint-Saturnin (Puy-De-Dôme) : Communiquer avec les autres tu apprendras
- Au Mans : Dear Papà Noely…
- « Le monde, ce n’est pas uniquement le monde anglophone » - Entretien avec Michel Candelier, Chercheur en didactique, coordinateur du projet CARAP au Conseil de l’Europe