Dossier "Nouveaux programmes : comment faire ?"
Présentation du dossier
9 novembre 2015

Du temps pour s’approprier les programmes, pour être formé et accompagné, pour enseigner en visant la réussite de tous, pour travailler en équipe... Allant dans le bon sens en français et en maths, mais globalement très inégaux, les nouveaux programmes s’avèrent difficiles à mettre en œuvre sans un effort significatif du ministère pour armer les enseignants.

C’est fait, les nouveaux programmes des cycles 2 et 3 entreront en application à la rentrée 2015-2016. Le SNUipp-FSU a estimé qu’ils allaient dans le bon sens, en français et en mathématiques, mais que globalement ils étaient très inégaux. En effet, à y regarder de plus près, tout n’est pas si simple. Car maintenant se pose en effet la question de leur faisabilité. 70 en cycle 2, plus de 100 en cycle 3, c’est le nombre de pages des nouveaux programmes. Certes, la qualité ne se mesure pas à la longueur, mais la difficulté pour les enseignants sera de les lire, de se les approprier, de les ancrer dans leurs pratiques pédagogiques alors qu’aucun temps institutionnel ne leur a été accordé pour cela et que, du côté de la formation, rien n’est annoncé.

Le temps, c’est aussi celui de l’enseignement. Comment faire rentrer dans les horaires passés devant les élèves, la somme des connaissances attendues en fin de cycle ? Le SNUipp a demandé plus de concision, et obtenu quelques allègements, comme la suppression de l’enseignement de l’écrit en langues vivantes en cycle 2 ou celle des conversions d’énergie et des exo planètes en cycle 3. Mais au final, la barque reste encore bien chargée. Il faudra intégrer une heure d’enseignement moral et civique, lancer des démarches expérimentales en sciences, et bien d’autres choses encore durant les 24 heures hebdomadaires (lire ici).
« Même si j’adhère aux idées et au cheminement proposé, j’ai l’impression qu’il faut être expert en tout, j’ai l’impression d’être dépassée et de manquer de formation de base » s’inquiète Coralyse qui travaille dans un IME à Nevers (58), à l’occasion d’une table ronde organisée par Fenêtres sur cours. Un sentiment partagé à la lecture des instructions en EPS, arts visuels, histoire, géo, sciences et langues vivantes (lire ici) : certains contenus, certaines matières ne prennent pas suffisamment en compte la singularité du métier des enseignants du premier degré qui est d’être des experts polyvalents et non des spécialistes de chaque discipline.

Du temps pour de la formation continue et de l’accompagnement

Même impression chez Corinne Marlot. Didacticienne des sciences elle estime qu’en cycle 2 « il est trop vite fait référence à la démarche scientifique », alors qu’au cycle 3, « les attendus ressemblent plus à ceux qu’on serait en droit d’attendre du cycle 4 » (lire ici).


Les programmes réaffirment le principe des cycles et les modifient. Pour la spécialiste des sciences de l’éducation Sylvie Cèbe, c’est une bonne chose. « On va donner aux enseignants un an de plus pour enseigner, exercer, répéter et leur permettre de mieux prendre en compte les enfants des milieux populaires », dit-elle. Mais là encore, il en faudra du temps pour « développer un travail d’élaboration collective des progressions, des sujets d’étude, de l’évaluation » (lire ici). Au cycle 3 il faudra aussi se coordonner avec les enseignants du collège. Le temps manque encore et les 108 heures ne sont pas extensibles.

Le temps, c’est aussi celui nécessaire à la formation continue (lire ici) et à l’accompagnement des PE. Quel sort sera réservé aux enseignants de l’élémentaire ? Le même que celui qui a été fait à ceux de la maternelle l’année dernière ? Faudra-t-il se contenter de 3 heures d’animation pédagogique et des modules disponibles sur M@gistère ? Les chercheurs s’en inquiètent tout en reconnaissant que certaines parties des programmes sont de qualité. « Ne perdons pas de vue que les programmes ne remplacent pas la formation tant initiale que continue. Il en faut pour différencier les tâches des objectifs et pour ne pas aller trop vite », alerte le mathématicien Joël Briand (lire ici). Dominique Bucheton, experte en sciences du langage, estime que « ces nouveaux programmes impliquent un travail considérable sur l’emploi du temps. Cela demande bien sûr de la formation et un accompagnement qui peuvent passer par un travail d’expérimentation » (lire ici).

Une occasion de reprendre la main sur le métier ?

De grands changements, donc, mais encore faut-il les rendre effectifs. Existe-t-il des métiers où de telles évolutions sont si peu accompagnées ? Les savoirs ont évolué, les enseignants du primaire restent polyvalents mais doivent aussi intégrer de nouveaux enseignements (lire ici). Et les manuels scolaires qu’ils auront à disposition risquent de s’avérer assez lacunaires, le ministère vient en effet d’annoncer que seules les matières « fondamentales » auront leur nouveau livre à la rentrée, il faudra attendre un an de plus pour les autres.

Reste maintenant aux enseignants à se frotter au principe de réalité. Patrick Picard, directeur du centre Alain Savary, rappelle comme le dit la loi de la refondation, qu’il faut « faire d’avantage confiance à la professionnalité des professeurs », et que les programmes ouvrent la voie « à plus de responsabilité professionnelle, individuelle et collective sur la conception et la mise en œuvre des contenus réellement enseignés » (lire ici). De là à penser qu’avec un effort de l’administration pour assurer un accompagnement nécessaire, qu’avec un temps d’appropriation des textes par les professionnels, ces nouveaux programmes pourraient être l’occasion de reprendre la main sur le métier, il n’y a qu’un pas. « Le défi sera d’ouvrir des espaces collectifs qui permettront aux enseignants de travailler ensemble, à traduire l’ambition des textes en priorités, en progressions faisables ».


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- Mise en œuvre : Du temps pour lire, du temps pour faire
- Formation continue : un accompagnement indispensable
- Travail en équipe : favoriser l’élaboration collective
- Table ronde : intéressant, oui, mais réalisable ?
- « Faire ensemble des choix dans tout ce qu’il y a à faire » - Entretien avec Patrick Picard, directeur du centre Alain Savary (CAS) à l’Institut français de l’éducation