Dossier "Orthographe à l’école, sans faute"
Présentation du dossier
5 octobre 2015

Le niveau des élèves baisse en orthographe, ce n’est pas un scoop, mais ce n’est pas non plus le fruit du hasard. Faire la dictée tous les jours, c’est carrément démago. Entre nouveaux programmes, apports de la recherche, innovations pédagogiques, formation des maîtres, quels chemins emprunter pour ne plus pousser les élèves à la faute ?

Et voilà, ce n’est pas compliqué : pour rehausser le niveau des élèves en orthographe, il suffira de faire une dictée tous les jours. Ces propos de la ministre de l’Éducation nationale le 18 septembre dernier à l’occasion de la présentation des futurs programmes de l’élémentaire ont eu le don d’irriter les enseignants. Ils ont surtout jeté le trouble sur des textes en partie inspirés par la recherche, soulignant que « les activités de lecture et d’écriture sont quotidiennes et les relations entre elles permanentes ». S’ils donnent la possibilité « de courtes et fréquentes dictées de syllabes ou de mots », ils ne préconisent en rien une dictée par jour. Ces indications, comme le souligne le SNUipp-FSU « sont beaucoup moins injonctives que les déclarations de la Ministre ».

Certes, nul ne peut le nier, le niveau 
baisse bel et bien. Les deux dernières études faites sur le sujet ne
 datent pas d’hier. La première révé
lée en 2010 par la DEPP, faisait suite
 à celle conduite par l’enseignante 
chercheuse Danièle Cogis et la professeure en sciences de l’éducation
 Danièle Manesse en 2005. Les deux 
enquêtes parvenaient à cette même
 conclusion : pour une même dictée 
proposée à plusieurs années d’intervalle à des élèves d’une même section, le nombre d’erreurs augmentait de manière plus que significative (lire ici). Voilà de quoi alimenter une polémique récurrente sur un âge d’or supposé de l’école.


Pour l’orthographe, « le débat complexe comme pour la lecture s’est radicalisé avec le poids de l’idéologie », remarque le linguiste Jean-Pierre Jaffré. Certes, les élèves qui allaient jusqu’au certificat d’études écrivaient sans se tromper ou presque, mais depuis ce temps-là, l’école a changé. Aujourd’hui, tous les enfants sont scolarisés, ce qui n’était pas le cas il y a 50 ans. Les publics accueillis sont variés, la somme des savoirs à enseigner s’est accrue, les démarches pédagogiques sont davantage centrées sur la réflexion et la recherche. Résultat, il y a moins de temps à consacrer à l’apprentissage systématique de l’orthographe. (lire ici)

Dix ans pour apprendre l’orthographe

« C’est à la société dans son ensemble d’assumer ce problème en considérant le prix à payer pour faire acquérir aux élèves une orthographe qui est l’une des plus complexes du monde » souligne d’ailleurs la professeure en sciences du langage Catherine Brissaud (lire ici). Le prix à payer, c’est pour commencer celui de se donner du temps. « Il faut au moins 10 ans pour acquérir l’orthographe, les élèves continuent à l’apprendre jusqu’au collège. » ajoute-t-elle quand on demande à un élève de la maîtriser à son arrivée en 6e. La question n’est pas à prendre à la légère car faute de prolonger cet apprentissage au collège, les problèmes perdurent et s’amplifient. Aujourd’hui, certaines universités et grandes écoles proposent à leurs étudiants des stages de remise à niveau, estimant que leurs lacunes orthographiques constituent un facteur d’échec. Cas extrêmes qui ne doivent pas faire oublier que c’est dès l’école élémentaire que les efforts doivent porter, mais pas avec des remèdes simplistes qui ont fait la preuve de leurs limites.
Aujourd’hui, la relation de l’élève au texte a évolué. Là où on évaluait ses écrits à l’aune de la seule orthographe, aujourd’hui on va aussi prendre en compte des critères supplémentaires : connaissance des caractéristiques des différentes types de texte, organisation des idées, élaboration des phrases, utilisation d’un lexique approprié... Et puis l’activité d’écriture n’est pas propre aux seuls moments dédiés à l’orthographe ou à la grammaire. Elle est devenue incontournable dans toutes les matières. Autant de moments qui peuvent aussi être mis à profit pour mettre en place des pratiques réflexives, intégrer progressivement les règles de l’orthographe grammaticale les plus problématiques à appliquer par les élèves. « L’orthographe c’est un vrai travail où il faut coordonner l’écrit et l’enseignement de l’orthographe » souligne Jean-Pierre Jaffré.

La recherche pour des innovations pédagogiques


Question de travail, question de pédagogie. À l’école Robert Doisneau à Lucenay on pratique la dictée flash négociée, une méthode élaborée collectivement pendant trois ans dans le cadre d’une action-formation-recherche : Néografic. La maîtresse de CE1 dicte la phrase du jour que chacun note individuellement, puis les diverses manières dont a été écrit chaque terme du texte sont mises en négociation pour éliminer les erreurs. Au CM2 l’exercice se complexifie, mais le principe reste le même, il s’agit cette fois de justifier ses choix orthographiques en groupes de quatre élèves (lire ici).
À Chaillac dans l’Indre, dans la 
classe de GS/CP d’Eric Chabrol
 on est passé de l’apprentissage
 de l’alphabet à l’écriture inventée. Aux élèves, à partir des quelques lettres et phonèmes qu’ils peuvent connaître, d’essayer d’écrire des mots ou plutôt des morceaux de mots. « L’écriture inventée, c’est un travail de longue haleine, une imprégnation qui va faciliter l’encodage et la lecture » commente le maître (lire ici). Pour concevoir un tel fonctionnement, il s’est largement appuyé sur les travaux d’Emilia Ferreiro et Mireille Brigaudiot qui toutes deux ont mené des recherches sur le langage et l’écrit à la maternelle. Car l’Éducation nationale ne peut pas en rester à ce constat d’une orthographe qui fout le camp. C’est aussi et surtout sur ses enseignants qu’elle doit miser pour inverser la tendance. « Le temps court de la formation initiale ne suffit pas (...) la formation continue devrait prendre le relais », poursuit Catherine Brissaud avant de conclure : « Il y a aussi un travail important à engager au niveau de l’école. Un travail collectif avec une réflexion sur la progression et l’évaluation ».


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- Pédagogie : Remettre à niveau
- « Pas juste dire : ‘c’est comme ça ’ » - 3 questions à Jean-Pierre Jaffré, linguiste
- Dictées flash en équipe : À Lucenay, des séances bien négociées
- Chaillac (36) : Inventer l’orthographe en grande section
- « Un véritable défi sur la durée » - Entretien avec Catherine Brissaud, professeure de sciences du langage