DOSSIER : « POUR QUE L’EQUIPE DECOLLE »
Présentation du dossier
28 août 2015

Les nouveaux programmes de maternelle, comme ceux en préparation pour l’élémentaire, ainsi que le dernier référentiel de compétences de l’éducation prioritaire, prescrivent le travail en équipe. Ces injonctions peuvent être vécues par les enseignants comme une contrainte. Quelles conditions pour en faire une véritable ressource professionnelle ?

Le travail en équipe ? Tout le monde en parle soulignant souvent à juste titre ses vertus professionnelles pour travailler mieux à la réussite des élèves. Mais, l’ériger en slogan est loin de suffire. Comme le souligne Yves Clot, « pour rendre le travail collectif possible, il ne faut pas se contenter de le prescrire, il faut aussi l’organiser. C’est du temps et beaucoup de moyens ». L’affirmation du psychologue du travail au CNAM résume assez bien l’équation posée aujourd’hui au métier de professeur des écoles. À tel point que sans conditions favorables le travail en équipe peut alors être vécu davantage comme une contrainte que comme une ressource professionnelle. Le ministère qui a tendance à prescrire le travail en équipe comme une recette toute simple à appliquer, serait bien inspiré d’en tenir compte. Aujourd’hui, les programmes de maternelle qui entrent en vigueur en cette rentrée, ceux en préparation pour l’élémentaire, comme le référentiel de l’éducation prioritaire, insistent fortement sur cette dimension du métier. Fort bien. Sauf qu’en parallèle, le ministère est loin d’avoir institutionnalisé les conditions favorables à son développement. Le manque de temps avec des 108 heures qui explosent et l’absence de formation reviennent souvent comme autant d’obstacles. La réforme des rythmes avec ses emplois du temps « patchwork » a sans doute encore compliqué la donne pour que les enseignants trouvent du temps pour jouer collectif. Sans parler de l’inspection qui ne prend pas suffisamment en compte cette dimension du métier.

Tout cela ne se décrète pas

Travailler à plusieurs n’est pas dénué de fondements. Vincent Dupriez y voit une bonne raison, «  la nécessité de transmettre des connaissances au sein d’une société plus complexe et multiculturelle  » ( lire ici). Le travail s’est complexifié et ne peut aujourd’hui être seulement pris en charge individuellement, chacun dans son coin. On pourrait même y rajouter l’idée que l’on est plus intelligent à plusieurs que tout seul, notamment pour trouver des solutions face à l’échec scolaire ou croiser les regards sur les réussites ou les difficultés des élèves. Mais, tout cela ne se décrète pas. Philippe Perrenoud expert en éducation à l’Université de Genève, affirme que «  la formation des enseignants devrait aujourd’hui préparer à travailler en équipe de façon banale, dans toutes sortes de configurations, avec toutes sortes de partenaires  ». L’équipe véritable, pour lui, est celle qui organise un partage et une coordination des pratiques, et au delà, la co-responsabilité des élèves. En Suisse, il est demandé aux enseignants d’élaborer un projet d’équipe avec des représentations communes, l’animation des groupes de travail, la confrontation et l’analyse collective des situations complexes, des pratiques et des problèmes professionnels, la gestion des crises et des conflits. On voit bien par le biais de ces analyses que l’organisation et la mise en pratique requièrent compétences et expériences.

Avec du temps, ça devient possible

L’adhésion des enseignants eux-mêmes est indispensable. «  Les rapports de coopération dans un collectif ne peuvent pas être réellement prescrits car ils ressortent d’une dynamique issue des rapports entre les individus. Et comme le collectif a aussi sa propre autonomie, le travail d’équipe prescrit n’est jamais celui qui est effectivement réalisé », estime Patricia Champy-Remoussenard, professeure en sciences de l’éducation à Lille 3 (lire ici). Avec du temps spécialement dédié notamment dans l’emploi du temps du travail des enseignants, cela devient possible comme avec le dispositif d’allègement d’enseignement dans les REP + préfigurateurs. Dans un réseau d’Alençon, dans l’Orne, sa mise en oeuvre montre que sous certaines conditions (intervention des chercheurs, accompagnement, formation, des objets communs de travail…), ça fonctionne plutôt bien et les enseignants y voient une source d’enrichissement professionnel et même de « bien-être » au travail (lire ici). Le travail en équipe peut aussi prendre la forme de collectifs issus de différentes écoles mais fédérés autour de centres d’intérêts professionnels communs. En Gironde, par exemple, la trentaine d’enseignantes d’un groupe local AGEEM (Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles) se réunit régulièrement pour étudier une thématique liée à une pratique de classe (l’an dernier, le yoga, l’an prochain l’écrit), pour mettre en place une activité qu’elles expérimentent dans leur classe et qui sert de base à leurs échanges (circulation d’oeuvres d’art dans les classes et activités pouvant être organisées par exemple) (lire ici). Ce genre d’expériences fructueuses devrait être possible partout avec une formation continue de qualité. Pas de doute, le travail en équipe peut être un formidable outil capable de produire des ressources dont les enseignants ont besoin pour aider leurs élèves à réussir. Et pour se sentir mieux dans leur travail. A condition de changer l’organisation du travail des enseignants du primaire (voir encadré). Un défi à ne pas lâcher.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Ensemble, c’est tout ?
- « Reconnaître les dimensions collectives du travail » / Trois questions à Patricia CHAMPY-REMOUSSENARD
- Alençon : Avec du temps...
- Un collectif choisi : l’AGEEM , précieuse en Gironde
- Entretien avec Vincent Dupriez : « Tout a été fait pour séparer les enseignants »