Oulipo
Poésie  : jouer avec les contraintes
13 novembre 2014

A Ceyrat, tout près de Clermont-ferrand (63), les élèves de CM2 connaissent les oulipiens. Ils s’attaquent avec plaisir aux contraintes à l’écriture mises au point par ces poètes, et ces jeux d’écriture les guident vers la poésie. Reportage

« Le Caméléonardevinci habite dans la jungle de Florence et change souvent de couleurs  » quant au «  Marsupilamittérand, c’est le président des animaux. Il s’accroche aux branches de la République  ». Si vous n’avez jamais rencontré ces «  opossums célèbres  », il suffit de demander aux élèves de CM2 de l’école de Ceyrat dans le puy-de-Dôme de vous les présenter. Pétillants de malice, ils vous décriront aussi quelques«  sardinosaures  », comme le «  sourhinocéros  » ou le «  pouléopard  ». «  Quelqu’un peut nous rappeler ce que sont les mots-valises  ?  » demande Agnès Delaize, la maîtresse au début de la séance d’écriture. Antoine se lance  : «  Ce sont des mots qui commencent avec le début d’un mot et qui finissent avec la fin d’un autre   ». «  La dernière syllabe du premier mot est la même que la première syllabe du deuxième mot  », complète Marie plus technique. Ici, les jeunes auvergnats connaissent bien les «  oulipiens  » qui sont «  des poètes qui font des poésies en ayant des contraintes  ». Leur maîtresse fait en effet souvent appel aux techniques de l’oulipo, ce courant poétique créé dans les années 60 par Raymond Queneau et François Le Lionnais. l’alliance d’un écrivain et d’un mathématicien pour fonder un «  Ouvroir de littérature potentielle   » qui encore aujourd’hui réfléchit à la notion de contrainte pour proposer des structures littéraires encourageant la créativité.  «  Le petit Oulipo de Paul Fournel* est une mine pour se lancer dans l’écriture poétique, affirme Agnès. Surtout en début d’année précise-t-elle. Cela permet de montrer que la poésie n’est pas quelque chose de poussiéreux. Et puis l’entrée est facilitante pour tous les élèves. Elle est précise et contraignante mais ils savent où aller. Les textes à lire sont courts et dans les écrits, même ceux qui ont des difficultés y arriveront  ».

Donner vie à la poésie

Et c’est vrai, les élèves se lancent avec appétit dans le travail du jour  : composer un poème pour décrire un opposum célèbre. Un travail collectif rapide, surligneurs en main, permet de comprendre comment le poète Hervé Le Tellier mêle dans sa description de «  la vipèrenoël  » les traits de caractère de l’animal et du personnage. Seuls ou à deux, les élèves se lancent ensuite dans leur propre recherche avec l’aide bienveillante de la maîtresse qui valorise les découvertes mais reprécise les règles d’écriture et rappelle des points de grammaire nécessaires à la production. Cette enseignante chevronnée sait que cette activité va «  décoincer les autres formes de lecture et d’écriture  » et qu’elle permet « de travailler des compétences transversales ». A côté de la production écrite, son travail sur la poésie passe par de nombreuses lectures offertes, par un répertoire de poèmes mis à disposition des élèves, par des mises en voix et en espace. Et c’est aussi la rencontre avec un poète qui donne corps au projet poétique. Agnès participe depuis plusieurs années à «  La semaine de la poésie   », un évènement annuel autour de la poésie organisé par une association qui met en relation classes auvergnates et poètes. « Découvrir l’œuvre d’un poète, correspondre avec lui, l’accueillir en classe, l’entendre dire ou lire ses poèmes, c’est une expérience très importante pour les élèves  », s’enthousiasme Agnès en se remémorant les visites passés. «  Cela donne vie à la poésie, dit-elle, cela montre qu’elle peut être riche en émotions, pas seulement drôle et aussi que l’écriture est un réel travail   ». Et cela fournit d’autres pistes de lecture et d’écriture poétiques. Le «  lapindochine  » ou le «  pumarcassin  » d’aujourd’hui se font alors les ambassadeurs d’une ambitieuse éducation culturelle.

*Voir la rubrique livres du FSC n° 403

Participer :
- au concours « Quand la poésie se joue des contraintes »


Trois questions à Françoise Lalot, PEMF

Françoise Lalot est professeure d’école, maîtresse formatrice à Clermont-Ferrand. Elle dirige « La semaine de La poésie » dont La 28e édition aura lieu en Auvergne du 14 au 21 mars 2015.

En quoi la contrainte peut-elle être féconde dans l’écriture poétique ?

La contrainte oblige à s’éloigner de la langue de tous les jours, à chasser les mots pour chercher autre chose que des stéréotypes, à structurer la langue différemment. Mais elle nous autorise finalement à prendre des libertés avec la langue commune. Les jeux d’écriture basés sur des contraintes sont aussi intéressants parce que, au contraire des consignes d’écriture très ouvertes qui peuvent avoir un côté angoissant, ils permettent à tous les élèves de produire rapidement un écrit. En effet, grâce aux consignes très précises, ils peuvent facilement se représenter la tâche à accomplir et s’éprouver, voire se reconnaître comme écrivain. Cela les met sur le chemin de la poésie car avoir écrit un petit bout de texte qui leur plait pourra les engager plus avant dans le travail d’écriture.

Cela suffit-il pour se dire poète  ?

Non et c’est ce qui est peut-être plus difficile dans le «  faire écrire  » à l’école et notamment dans l’écriture poétique  : il faut faire du «  vrai  »  ! On peut comprendre la technique du haïku et écrire trois vers de 5, 7 puis 5 pieds qui parlent de la nature mais ce n’est pas pour cela que le poème sera réussi. Il faut aussi que le texte soit habité, que les élèves aient quelque chose à dire et puissent se livrer. Au-delà de l’exercice d’écriture, il faut que le poème touche.

Comment favoriser cet engagement dans l’écriture  ?

Avant de se lancer dans l’écriture, il faut sans doute avoir lu beaucoup de poèmes, de tous les genres, de tous les styles pour que les élèves puissent se dire «  j’aime ça  » et pour qu’ils puissent collecter au cours de leurs lectures des mots, des bouts de phrases, des idées qu’ils pourront utiliser plus tard. Nous favorisons les rencontres avec les poètes. Les élèves y découvrent souvent que les auteurs écrivent sur leur fragilité en bricolant avec la langue. On peut aussi travailler des textes à partir d’un évènement fort de la vie de classe ou de la vie sociale pour que ce vécu individuel ou collectif s’exprime dans la poésie. Enfin, on peut aller à la poésie en passant par les arts. Travailler les poèmes avec les arts plastiques, la musique, la danse, cela permet de s’écarter de la seule compréhension et de l’explication de texte pour laisser s’exprimer les ressentis. Le poème redevient une œuvre d’art.