Dossier "EMC | Si jeunes et déjà citoyens"
« Pas une matière qu’on décrète »
3 mai 2016

Entretien avec Gérard de Vecchi, maître de conférences en sciences de l’éducation

L’école a pour vocation d’aider l’élève à développer un esprit critique, qu’est-ce que cela signifie ?

L’esprit critique, ce n’est pas critiquer, dire du mal, ni tout refuser. C’est une pratique qui n’accepte aucune affirmation sans s’interroger sur sa valeur. Il permet de démêler le vrai du faux, en cherchant à vérifier ce qui nous est donné. C’est aussi être curieux et ouvert aux problèmes de société, se poser des questions et en poser aux autres. C’est aussi accepter l’erreur, ne plus croire que tout le monde pense comme soi, accepter de revisiter certaines de ses opinions et croyances. C’est ensuite donner de l’importance à l’argumentation, être capable d’examiner des données, analyser les postulats et les distorsions, éviter les raisonnements émotionnels et les simplifications excessives. Mais c’est surtout un état d’esprit face à la vie de tous les jours. Enfin c’est passer à l’action, élaborer ses propres projets. Cela ne se fait pas en une fois mais tout au long de la scolarité et de la vie.

Selon vous l’esprit critique ne doit pas s’apprendre mais se vivre, c’est-à-dire ?

L’esprit critique n’est pas une matière qu’on décrète mais une compétence transversale, très complexe, aussi importante que savoir lire, écrire, compter. On peut le développer dans toutes les disciplines et pas à travers des exercices stéréotypés. Ce n’est pas parce qu’on sera capable d’analyser un texte littéraire que l’on pourra exercer son esprit critique dans des situations réelles. Il faut proposer des situations problèmes issues du vécu, mener des conseils, des débats philo, avec méthodologie. Il est important de choisir un sujet qui a émergé et qui a du sens pour les élèves, les laisser parler, donner leur avis, sans trop intervenir même si on n’est pas d’accord. Le but n’est pas de donner une vérité toute faite, mais d’organiser une confrontation argumentée.
« Tu penses ceci, moi je pense cela car.... » Le fait d’en discuter et d’entendre des opinions divergentes permettra à chacun d’avancer. Au terme du débat, il est important qu’il reste quelque chose, ne serait-ce qu’une synthèse, écrite, de ce que l’on retient.

Concrètement comment s’y prendre ?

Je donne dans mon livre de nombreux exemples de situations car je me suis rendu compte qu’il n’existait rien de très pratique en la matière et dans mon 2ème tome, je vais détailler comment s’y prendre discipline par discipline. Les professeurs d’école, par leur polyvalence et le temps passé avec les élèves, sont particulièrement bien placés pour développer l’esprit critique, tout en travaillant les contenus, les programmes. Cela peut se faire en français quand on cherche pourquoi un s à « Tu chantes » et non à « Danse maintenant », ou en histoire ou géographie en confrontant les représentations sur Jeanne d’Arc ou les déserts par exemple et la réalité documentaire.
Il faut être cohérent en choisissant des méthodes pédagogiques qui ne sont pas en contradiction avec les valeurs que l’on veut transmettre.

Comment passer du « croire » au « savoir » comme dit Philippe Meirieu ?

Il est plus facile de croire tout ce qu’on nous dit sans vérifier que de se faire une opinion en cherchant à savoir à travers une confrontation des arguments. Un savoir est construit, une croyance est plaquée.
A chaque fois qu’on impose une notion à l’élève on l’empêche d’apprendre. Si on fait un cours sur la respiration en disant simplement qu’on absorbe de l’oxygène et rejette du gaz carbonique, les élèves vont répéter des formules toutes faites mais vides de sens. Ils apprendront vraiment dans des situations concrètes où ils cherchent et expérimentent.

Les tensions sociales, communautaires, l’omniprésence du numérique ne compliquent-elles pas le travail enseignant ?

Au contraire, on peut faire référence aux questions d’actualité qui ont du sens, les attentats, la religion, sortir de l’escalade, montrer que la confrontation d’idées ce n’est pas la guerre.
Et pour ce qui est d’Internet, c’est une chance car lorsqu’on cherche la réponse à une question, on trouve tout et son contraire, c’est un très bon exercice pour démêler le vrai du faux, étudier les arguments contradictoires pour faire son choix.


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- École républicaine : Garder la morale ?
- « Les mouvements pédagogiques travaillent depuis longtemps sur ces questions de citoyenneté » - 3 questions à Catherine Frachon, secrétaire générale de l’Office central de coopération à l’école (OCCE)
- École ouverte à Nantes (44) : Les règles de la liberté
- Éducation aux medias (74) : Les hoaxbusters de Taninges
- « Pas une matière qu’on décrète » - Entretien avec Gérard de Vecchi, maître de conférences en sciences de l’éducation