Interview
Ne pas réduire le terrorisme à l’une ou l’autre de ses causes
14 décembre 2015

Le sociologue François Dubet* apporte pour Fenêtres sur cours un éclairage de la sociologie sur le terrorisme.

Certains analystes voient dans le terrorisme qui frappe la France des causes plus sociales que religieuses ou géopolitiques. Quelle est votre position ?

Ce débat a de toute évidence une dimension politique. Ceux qui pensent d’abord en termes de guerre sont conduits vers deux positions. Pour une tradition d’extrême gauche, cette guerre engage la responsabilité des Etats-Unis et des pays impérialistes et il faut s’en dégager. Pour les autres ces guerres étrangères ont des ramifications chez nous et nous obligent à penser en termes de guerre civile. Ceux qui croient que le terrorisme procède d’un problème social pensent en termes strictement sociaux, chômage, pauvreté, ghettos, lutte des classes… et font entrer le terrorisme dans des catégories d’analyse connues. Pour d’autres, souvent de la droite extrême, le terrorisme serait la manifestation de l’incompatibilité de l’immigration musulmane et de la France républicaine : tous les musulmans seraient alors des terroristes en puissance.

Bien sûr, aucune de ces analyses n’est entièrement satisfaisante, mais elles s’installent dans les clivages idéologiques et politiques convenus et installés, pour donner un sens et une forme de familiarité à des événements pour le moins imprévisibles et sidérants. Pour essayer d’y voir plus clair, essayons de distinguer « l’offre » et la « demande ». L’offre terroriste est de nature géopolitique et elle procède d’une guerre asymétrique entre des groupes révolutionnaires et religieux nés de la crise générale du moyen orient et de ses Etats : conflits des chiites et des sunnites, décomposition de l’Irak, de la Syrie, de la Lybie, interventions occidentales… Mais ceci ne suffit pas expliquer pourquoi des jeunes Français issus des immigrations musulmanes et des convertis de fraiche date choisissent de mourir et de tuer pour une cause qui n’est pas a priori la leur. Pourquoi l’offre trouve une demande ultra minoritaire sans doute, mais une demande née dans notre société.

Sur ce point, il me semble que l’analyse en termes de problèmes sociaux et de banlieue est un peu rapide. Le chômage, la pauvreté, la ségrégation, le racisme, les relations tendues avec la police expliquent aisément les révoltes urbaines. Ils peuvent aussi expliquer comment une identité religieuse vécue comme positive peut se substituer à des identités sociales défaillantes : ne pouvant plus me définir comme un ouvrier privé d’emploi, je me conçois comme un musulman dans un monde impie et le ressentiment peut trouver une expression dans l’affirmation religieuse. Mais cette explication est elle-même un peu rapide si l’on ne comprend pas que le nihilisme terroriste remplit un vide existentiel bien plus profond. Il permet de se construire contre le monde et hors du monde, y compris contre le monde des banlieues et contre les familles croyantes qui ne comprennent pas ces itinéraires singuliers. Quand la vie politique et sociale semble ne plus offrir de sens et d’avenir, il ne reste que la sortie, par la délinquance, la drogue, la religion et le terrorisme qui peut clore un parcours dont on connaît maintenant les étapes. Il reste à agir sur l’offre et sur la demande, sans les confondre pour autant, sans réduire le terrorisme à l’une et à l’autre de ces causes, ce qui conduirait fatalement à renforcer les processus que l’on combat.

La laïcité à la française est-elle menacée et faut-il la réhabiliter ?

La conception française de la Laïcité visait à séparer l’Église et l’État, à protéger ceux qui allaient à la messe et ceux qui n’y allaient pas dans un monde profondément enraciné dans les évidences culturelles du christianisme : conceptions de la famille, choix des prénoms, calendrier des fêtes, pratiques alimentaires… Aujourd’hui cette conception s’épuise devant d’autres religions, longtemps méprisées et ne partageant pas le même socle culturel, et pour beaucoup, la laïcité devient un ensemble d’interdits et une défense de l’identité nationale : refus des menus alternatifs, refus du voile… D’ailleurs, l’extrême droite, traditionnellement hostile à la laïcité, s’en fait aujourd’hui la championne. Qu’on le veuille ou non, il nous faut redéfinir la laïcité, à la fois pour faire une place aux cultures et aux croyances qui doivent être acceptées, mais aussi pour que ces religions acceptent les principes laïques essentiels, celui de la liberté de choix individuel des religions et celui de la tolérance. Il nous faudra donc accepter de négocier une part de notre modèle laïque, sachant que ceci impose aux diverses religions croyants de renégocier une part de leur foi et de leurs pratiques. Sans cela, la laïcité ne sera rien d’autre que la nation « chrétienne et blanche », ce qui enfermera les autres dans un rejet hostile. Il faut donc réapprendre à parler et à établir ce que les Québécois nomment des « aménagements raisonnables »

En quoi ces évènements questionnent-ils notre système éducatif ?

Si tous les élèves qui échouent étaient terroristes nous serions en guerre civile et tous les terroristes n’ont pas échoué à l’école. Les Français ont un rapport particulier à l’école qui les conduit à en attendre trop et parfois tout. Comme nous pensions que l’école doit former des citoyens vertueux, compétents et des membres de la nation, il est facile d’attribuer toues nos difficultés à l’école : des incivilités banales au terrorisme. D’ailleurs, à chaque problème social, nous répondons par une injonction scolaire. On l’a vu au lendemain des attentats de janvier 2015 : l’école est apparue comme la cause de nos malheurs et comme notre seul salut. Ce raisonnement est très excessif. Bien sûr, il serait mieux que l’école soit plus juste, plus efficace, que les élèves y soient mieux accueillis, et tout doit être fait en ce sens. Mais n’imaginons pas l’école soit responsable du terrorisme ; elle l’est plutôt moins que le racisme ambiant, que la prison, que les théories complotistes qui circulent sur internet… Mais c’est attribuer à l’école une puissance excessive que de croire qu’elle peut tout faire. Nos choix sont plus simples. Pour les uns, il faut revenir à l’école républicaine autoritaire et nationale et bien des intellectuels cèdent à cette chimère. Pour d’autres, l’école doit enseigner les valeurs de la République et de nation comme on enseigne l’histoire et les mathématiques. Le premier scénario me semble absurde et dangereux puisqu’il renforcera ceux qu’ils croient combattre. Le second scénario me paraît peu efficace car on n’apprend pas la citoyenneté et la tolérance grâce à des leçons de citoyenneté et de tolérance quand la vie banale les dément tous les jours. Il faudrait donc construire une école dans laquelle les élèves font l’expérience active des valeurs de la laïcité et de la démocratie. Mais ceci exige bien plus que des leçons : la formation d’établissements suffisamment mobilisés, homogènes et chaleureux pour qu’ils puissent répondre aux interrogations des élèves telles qu’ils les posent, y compris quand c’est désagréable. Si les doutes des adolescents et des jeunes n’ont pas de place à l’école, l’enfermement dans les écrans et les sectes a de beaux jours devant lui.

*François Dubet est sociologue et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dernier ouvrage paru : 10 propositions pour changer l’école avec Marie Duru-Bellat. Editions du Seuil