Interview
Marie Duru-Bellat : « La réussite n’est pas inscrite dans les gènes ou le milieu social »
14 septembre 2015

Entretien avec la sociologue Marie Duru-Bellat à l’occasion de la sortie du livre « Dix propositions pour changer l’école » qu’elle a écrit avec François Dubet.

Quels constats sur l’école motivent vos propositions ?

Après les évènements de janvier, l’école a été la cible de toutes les attaques. Nous avons pensé qu’il était de notre responsabilité de chercheurs de prendre la parole pour passer au crible ces reproches, et explorer comment améliorer les choses. D’autre part, on critique de façon récurrente notre système éducatif, sur le niveau global des élèves au regard des comparaisons internationales mais plus encore sur son aspect inégalitaire. On voit des pays, le Canada par exemple, avec des inégalités de revenus très fortes entre les familles mais où les différences de performances des élèves sont beaucoup moins importantes que chez nous. Cela montre que les inégalités ne découlent pas uniquement des inégalités sociales et donc qu’il faut interroger notre école.

Pourquoi un « éloge de la pédagogie » ?

Si les écoles de certains pays ne creusent pas autant que nous les inégalités, c‘est qu’on peut faire autrement et que la façon d’enseigner compte autant que les grandes déclarations ou les grands principes qui organisent le système. Il faut donc s’appuyer sur la recherche plus que sur la rhétorique. En France, on est un peu trop fataliste et idéologue. On fait des dictées par exemple, sans tester si des méthodes alternatives seraient plus adaptées. Il faut développer un esprit plus expérimental d’autant plus qu’en France la pédagogie a toujours été méprisée. Il y a par exemple des recherches en psychologie sociale qui montrent que les façons concrètes d’organiser la classe, de gérer les groupes et les interactions jouent sur la réussite scolaire. Elle n’est donc pas inscrite dans les gènes ou le milieu social.

Vous proposez d’autres moyens pour réduire la ségrégation scolaire ?

Il ne faut évidemment pas remettre en cause l’idée qu’il faut donner plus à ceux qui ont moins. Mais l’organisation actuelle de l’éducation prioritaire tend à accentuer la ségrégation parce qu’il y a un effet d’étiquetage des établissements. Les familles qui en ont les moyens vont les fuir. D’autre part, la politique actuelle est centrée sur les établissements : c’est utile car ils sont très inégaux. Mais il faudrait y adjoindre une logique « élève » en distribuant des moyens supplémentaires en fonction du taux d’élèves en difficulté accueillis où que ce soit. Enfin, il faut lutter contre la ségrégation sociale. Si les élèves sont plus mélangés, les recherches montrent que cela tend à égaliser les résultats alors qu’une concentration d’élèves en difficulté crée une dynamique négative avec une réduction des exigences et des résultats. Le mélange est donc positif pour tous, tant en termes d’acquis que de socialisation. C’est une piste peu coûteuse en budget car il suffit de découper les secteurs scolaires autrement, mais elle est coûteuse politiquement…

Former le citoyen c’est d’abord apprendre à vivre ensemble ?

Apprendre à vivre ensemble plutôt qu’asséner un catéchisme républicain, cela parait évident. On ne va pas faire un cours pour expliquer aux élèves qu’ils sont égaux alors qu’ils voient bien autour d’eux que ce n’est pas vrai. Ce que vivent les élèves au quotidien est bien plus important et il faut qu’ils puissent en parler. Les textes sur l’éducation morale et civique permettent d’ailleurs de s’appuyer sur des débats et des échanges. D’autre part je crois qu’on peut poursuivre les objectifs de l’EMC à travers d’autres matières et dans l’ensemble des activités de la classe.

Pourquoi la priorité au primaire et comment doit-elle se traduire ?

On sait bien qu’il y a des bases notamment en matière d’accès à l’écrit qui doivent être acquises à la fin du primaire et qui conditionnent toute la suite de la scolarité. Elles ne le sont pas dans de trop nombreux cas et on observe alors des difficultés au collège. Pour affirmer cette priorité, il faut des postes bien sûr, mais en sachant quoi en faire. « Le plus de maîtres » peut par exemple s’imposer mais il n’est pas nécessaire partout. Il faut aussi attirer les meilleurs étudiants et leur donner une formation de qualité. Il faut évaluer les Espé et veiller à ce qu’elles s’inspirent de la recherche. Au-delà, il faut revoir les conditions d’accueil dans la profession et la gestion du personnel qui sont souvent négligées mais pourtant aussi importantes que les salaires.

Marie Duru-Bellat est sociologue, Professeur émérite à Sciences-po.