Solidarité
Lyon : l’école met à l’abri
3 février 2015
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A l’école le jour, sans domicile la nuit. C’est pour mettre fin à cette situation vécue par des enfants de la métropole lyonnaise et leur famille que des parents et des enseignants se mobilisent depuis le 20 novembre. Reportage

Edina avait 8 ans, sa sœur Arnella 15, lorsque leur mère a décidé de quitter sa Bosnie natale il y a maintenant trois ans. A la même période, Nini aujourd’hui âgée de 8 ans et son petit frère sont arrivés en France, leurs parents fuyant un pays pas vraiment en guerre mais pas non plus en paix, la Géorgie. Pour ces deux familles, le voyage a pris fin à Lyon, dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Une chance, les filles ont eu tout de suite droit à l’éducation et ont pu être inscrites à l’école Jean Giono dans le 8e arrondissement de la ville. La malchance, c’est peut-être d’être originaires d’un pays dit «  sûr  » car les demandes des deux familles ont été rejetées et elles se sont retrouvées à la rue. Elles ont dormi dans un jardin public, dans des squats parfois évacués par la police. Pour Nini, cela s’est même terminé dans une voiture pendant un mois. C’est pour dénoncer la situation de ces enfants et de ces familles sans domicile et leur trouver des solutions d’hébergement que les collectifs «  Jamais sans toit  » se sont créés le 20 novembre dernier. A cette date, symbolique du 25e anniversaire de la convention internationale des droits de l’enfant, des parents d’élèves, des enseignants, des citoyens, représentants d’associations ou non, ont décidé d’interpeler les pouvoirs publics : demandes d’audience, rassemblements, campement devant la préfecture, appels concertés au 115, la plateforme d’appel pour des hébergements d’urgence. Les collectifs ont demandé à ce que les droits de l’enfant soient respectés, en pointant les incohérences «  entre une République qui laisse dormir des enfants dans la rue et son école dont on vient de réaffirmer les missions d’éducation de prévention et de protection dans une approche globale de l’enfant  ».

Hébergés dans l’école

Une dizaine d’écoles de la métropole se sont mobilisées, six d’entre elles et un collège ont même été occupés pour servir de lieu d’accueil à une vingtaine de familles sans abri. Pendant deux mois, le préau couvert de l’école Jean Giono a changé de fonction. Chaque soir à partir de 18h00 ce sont des tentes qu’on y a dépliées, des matelas qu’on y a installés, des repas qu’on y a préparés. Jusqu’à cinq familles ont été hébergées ici, y ont dormi et mangé, accompagnées et soutenues par des parents et des enseignants qui voulaient «  agir pour ne plus subir cette situation insupportable   ». Jamais sans toit a recensé précisément 401 personnes dont 194 enfants qui avaient besoin d’un hébergement d’urgence.

Nombre d’entre elles sont des demandeuses d’asile qui ont été déboutées. Jean-François Ploquin, directeur de Forum réfugiés, une des trois structures qui accompagnent les demandeurs explique : «  Lyon est le 3e département après Paris et le 93 pour les arrivées de demandeurs d’asile. De plus, la régionalisation de l’admission au séjour fait que la préfecture de région concentre les arrivées. En 2014, précise-t-il, il y a eu 3 000 entrées de demandeurs d’asile et 70 % de déboutés  ». Cela fait 2 000 personnes qui n’ont plus de droit à l’hébergement et devraient retourner dans leur pays d’origine, ce qu’elles ne font pas toujours bien sûr.

Un certain impact

La mairie comme la préfecture ne se sont pas opposées dans la mesure où les écoles fonctionnaient normalement le jour. Pour le préfet du Rhône, Jean-François Carenco, l’action des collectifs est même fraternelle et légitime mais le problème de l’immigration est et sera toujours complexe au carrefour du droit et de l’humanitaire. «  C’est un problème qu’on gère, dit-il, et pas une question qu’on règle   ». Si la préfecture ouvre des centres d’hébergement en dur, réquisitionne, elle n’a pas assez de place et ne veut d’ailleurs pas forcément en avoir pour les personnes en situation irrégulière. «  Il faut que ça reste difficile  » précise le préfet tout en reconnaissant que l’action des écoles a permis de pointer certains cas individuels et aussi d’ouvrir les yeux de la population qui rechigne souvent à voir des centres d’hébergement s’ouvrir à côté de chez elle. L’action des collectifs a eu un impact. un gymnase a été ouvert par le 115 et des places supplémentaires ont été créées dans le cadre du plan «  Grand froid  ».

Gérer la pénurie

Au final, avant les vacances de fin d’année, presque toutes les familles disposaient d’un hébergement, certaines ayant profité de la solidarité des membres des collectifs qui leur ont payé des nuits d’hôtel ou même prêté leur appartement pendant les vacances. Maud bigot, chef de service du Samu social, le confirme : «  La mobilisation a permis de mettre des familles à l’abri et nous les avons moins vues dans la rue. Mais il n’y a pas assez de places pour tout le monde et moins on est soutenu, moins on a de chance de rentrer. » Que ce soit au Samu social ou à Forum réfugiés, qui ne s’occupent pourtant pas du même public, la gestion de la pénurie est permanente. Trouver des solutions pérennes aujourd’hui, l’école Gilbert Dru dans le 7e accueille encore une famille et à l’école Jean Giono il a fallu batailler jusqu’au 16 janvier pour que toutes soient hébergées. Edina dort à l’hôtel Formule 1 de Meyzieu à la périphérie de Lyon. Nini «  habite  » le  « village mobile » de bungalows installé à Charbonnières. Tous les jours elles reviennent à l’école Jean Giono pour travailler au CE2 pour l’une, au Cm2 pour l’autre. C’est leur école, et c’est aussi le seul point d’ancrage social de leur famille qui retrouve ici une normalité, une légitimité, une écoute. Mais tout n’est pas fini. Les collectifs continuent d’agir pour que les solutions trouvées soient pérennisées et que les familles ne se retrouvent à la rue le 31 mars à la fin du plan Grand froid.

Crédit photos : Marie Monier


De L’Habitat insalubre au Logement autonome

C’est pour trouver des solutions durables aux problèmes d’insertion des populations appartenant à la communauté rom de l’agglomération lyonnaise qu’est né en 2011 le programme Andatu («  pour toi  » en romani). Une problématique bien différente de celle des demandeurs d’asile mais qui a trait également aux conditions de vie. Il s’agissait notamment de mettre fin aux bidonvilles, de passer de cet habitat insalubre à un hébergement puis à un logement autonome, en favorisant l’accès à la formation, aux droits sociaux et à l’emploi. De leur côté, les familles roms devaient s’engager à respecter les lois, à apprendre le français, à scolariser leurs enfants. au total, le programme aura concerné 400 personnes sur les 2 000 que comprend la communauté rom, toutes volontaires et sélectionnées et cela pour un coût de 2,6 millions d’Euros. Un an avant son terme en 2015, la préfecture et Forum Réfugiés, l’association chargée de la mise en œuvre du projet ont présenté un premier bilan. Très positif pour la préfecture, il est toutefois nuancé pour le directeur de l’association, plus réservé sur les effets du programme dans la durée.


EN BREF

RESF

Non aux tests osseux
Le Réseau éducation sans frontières lance une pétition contre l’utilisation des tests d’âge osseux. Certains jeunes étrangers, soupçonnés de mentir sur leur âge, sont en effet soumis à des examens physiologiques et radiologiques sur la base desquels ils sont souvent déclarés majeurs et parfois condamnés. Resf réclame l’abandon de «  ces tests dégradants pour ces jeunes filles et garçons et dont quasi unanimement les instances médicales et éthiques récusent la validité et condamnent l’utilisation à d’autres fins que médicales  ».

Défenseur des droits

Carence de l’État
«  Malgré la saturation des dispositifs d’accueil des personnes en difficulté, la carence de l’État dans son obligation d’assurer un hébergement d’urgence à des personnes sans abri est, à ce jour, caractérisée et constitutive d’une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.  » C’est le site du Défenseur des droits qui rend compte de ce jugement récent où l’État a été contraint de proposer un hébergement d’urgence à une famille déboutée de sa demande de droit d’asile mais toujours engagée dans une procédure de demande d’autorisation de séjour.

Interview

Enfants de l’immigration : une chance pour l’école
« Il faudrait cesser de voir la présence au sein de l’école française d’un nombre croissant d’enfants issus de l’immigration comme un problème ». C’est le credo de Marie-Rose Moro professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent qui a publié Enfants de l’immigration, une chance pour l’école (Ed.Bayard). À l’université d’automne 2012 du SNUipp, elle a montré que ces enfants dont les compétences sont encore sous exploitées, permettent à l’école et tous ses élèves d’accéder à une altérité et à une diversité qui sont constitutives de notre monde complexe et ouvert.