Emmanuel Davidenkoff
« Les questions de métier sont centrales »
14 janvier 2014

Spécialiste de l’éducation, Emmanuel Davidenkoff a accepté de repondre aux questions de la rédaction de Fenêtres sur Cours concernant la refondation de l’école

Spécialiste de l’éducation, Emmanuel Davidenkoff est directeur de la rédaction de l’Étudiant et journaliste à France Info. Il est également auteur de nombreux ouvrages sur la question dont le dernier à paraître en mars  : « Le tsunami numérique »

La loi dite de refondation de l’école votée il y six mois tient-elle ses promesses ?

Lors du débat autour de cette loi, on n’a pas vu émerger d’idées radicales mais plutôt resurgir des projets mis en œuvre quand la gauche était au pouvoir ou des idées qui étaient déjà dans l’air du temps. A ce compte là, en être encore un an et demi après à des procédures d’installation comme celle du CSP se révèle décevant. D’autre part, le fonctionnement de l’institution avec le rôle prépondérant des cadres intermédiaires et une structure très hiérarchique et tubulaire n’est pas remis en question alors qu’il aboutit à des situations très diverses sur le terrain. Tout ça génère une forme de défiance de la part des enseignants vis à vis de l’administration au sens large et il ne faut pas s’étonner que cette défiance se manifeste quand une réforme arrive.

Pourquoi ce malaise perceptible chez les professeurs d’école ?

A tort ou à raison, la profession se sent brutalisée depuis trop longtemps. La gauche a beau jeu de dire que c’est le résultat de dix années de droite mais en réalité ça a commencé en 1997 avec le ministère Allègre. Les PE qui ont commencé à cette époque, il y a 16 ans et qui devraient être en pleine possession de leurs moyens professionnels ont, pour certains, le sentiment d’un manque de reconnaissance et d’un flou dans l’exercice de leur métier. Il aurait été prioritaire de répondre à ce désarroi et on aurait pu imaginer que les chantiers métier aient été mieux préparés en tenant compte de cette situation.

Le gouvernement a donc fait une erreur politique ?

Pour ma part, je me suis interrogé dès l’annonce des 60 000 postes par François Hollande pendant les primaires. Non pas sur la réalité des besoins mais sur la stratégie politique. Lâcher 60 000 postes sans savoir ce qu’on va en faire et en se privant d’une négociation avec les acteurs sur leur utilisation, c’était dès le départ se priver de toute marge de manoeuvre. L’éducation, c’est d’abord de l’humain, on ne peut aborder les choses uniquement sur l’aspect quantitatif.

Et la question des rythmes scolaires ?

Ce sujet a occulté l’ensemble de la refondation alors qu’il ne concerne que 20 % des écoles pour lesquelles c’est loin de se passer mal partout. Là où ça marche, on a pris le temps de se réunir autour d’une table mais surtout de redéfinir les missions des uns et des autres car c’est ce point précis qui cristallise les difficultés pour des enseignants qui considèrent que l’école et la classe leur appartiennent. Là encore les questions de métier et de professionnalité des enseignants sont centrales.

Quel regard portez-vous sur l’élaboration des nouveaux programmes ?

On ne peut pas dissocier le travail sur les programmes de celui sur le métier d’enseignant. La condition de la réussite est d’articuler les deux. Ce qui m’intéresserait c’est qu’on arrive enfin à basculer d’une conception en terme d’enseignement à une autre en terme d’apprentissage. Si on n’a pas analysé les conditions de mise en oeuvre, les modes d’évaluation, la nécessaire formation des enseignants, dans le meilleur des cas les programmes ne seront pas mis en oeuvre et dans le pire, tout le monde va hurler contre.

La réforme a-t-elle des chances d’aboutir ?

Pas si on continue comme on avait l’habitude de faire. Je crois à l’apport du numérique qui peut constituer pour l’enseignant l’équivalent du GPS pour le conducteur. Un guide qui n’empêche pas d’aller où on veut. Les enseignants qui utilisent les nouvelles technologies font tous le même constat : celles-ci ont au moins le mérite de provoquer l’engagement des élèves : ce n’est pas rien ! Mais pour retrouver une dynamique, on ne peut se passer des enseignants. Et on n’y arrivera pas si on ne répond pas à leur besoin de considération et de reconnaissance professionnelle. Ça passe par le regard de la hiérarchie, par le contact avec des chercheurs, par la confrontation de leurs pratiques avec celle des collègues. Il est indispensable de réinstaurer la confiance.