Les grands Mythes
1999

"Les habitants d’Alger sont des pirates". Les très justes Français veulent naturellement "mettre fin à cette piraterie" : ils sont donc obligés de prendre la ville. Mais les autochtones se rebellent, aussi les Français n’ont-ils d’autre solution que "de conquérir l’Algérie tout entière". Les populations marocaines sont agitées et les Français "craignent que ces révoltes ne finissent par faire du tort aux régions algériennes". Conséquence de cette suite de malchances fortuites : "la Tunisie et le Maroc deviennent des protectorats français" et "Grâce à Brazza et à d’autres explorateurs, une grande partie de l’Afrique noire devient française après 1870".

Voilà l’histoire de la colonisation résumée aux enfants des années 60 par le manuel de Bonifacio et Maréchal. Pas étonnant qu’à force de raccourcis "absorbables" par les élèves, on en vienne à se demander si ça sert à quelque chose d’enseigner l’histoire à l’école. D’autant que l’enseignement de l’histoire en primaire est une singularité française. Enseigner l’histoire pour quoi faire ? Certainement pas pour montrer, par les leçons tirées du passé, ce qu’il faut penser, dire, faire aujourd’hui. Cette prétention, très IIIe République, à faire de bons citoyens par la morale (bien sûr toujours très orientée) a fait long feu. D’abord parce que la IIIe République n’a évité ni la boucherie de 14-18, ni le régime de Vichy, ensuite, comme le note la formule choc de l’historienne Annette Wiewiorka parce que "ce n’est pas l’enseignement de l’histoire qui empêchera la guerre".

L’histoire pour donner une idée de la citoyenneté ? Là encore l’idée est très française, sans aucun doute liée à la constitution de nos républiques et particulièrement de l’Etat jacobin qui ne manque pas de s’auto-glorifier. Mais en fait, le monarchisme républicain n’a jamais vraiment quitté cette conception et Claude Lelièvre a raison de demander, après s’être interrogé sur l’extrême sollicitude des manuels sur les "bons rois" : "quelle citoyenneté ? Celle qui doit choisir un bon monarque, ou celle qui doit travailler à devenir co-souverain ? Quand je vois comment on parle "d’incivilité" aujourd’hui, en terme très moralisateurs, j’ai quelque doute"

Alors pourquoi l’histoire ? Pour donner un vernis de culture en apprenant, comme le suggère le nouveau document d’application des programmes, 22 noms pour le XIXe siècle (22 noms parmi lesquels Napoléon III a remplacé Hugo) ? Mais être plus exhaustif semble également impossible, voire dangereux pour les enfants. "Les instituteurs qui veulent s’approcher de la "vraie" histoire ont tant de choses à dire qu’ils se noient dans des facteurs extérieurs" souligne la psychosociologue Nicole Lautier.

Peut-être alors peut-on tenter l’inverse, comme l’a fait une tendance très nette dans les années 80 visant à remplacer les histoires des mythes de la République par une initiation aux sciences historiques ? On allait faire de ces élèves jadis endoctrinés des citoyens éclairés capables de reconstruire l’histoire à partir de quelques documents d’époque.

En fait, pour louable qu’elle soit, la tentative a plus débouché sur l’apprentissage de rudiments ne laissant aux élèves qu’une culture fragmentée.

Alors que faire ? "Le métier d’historien est aussi de faire un récit" pense Claude Lelièvre dans la lignée des Mythologiques de Lévy-Strauss. C’est dire que l’enfant a besoin de contes, de merveilleux même. Et que cet apprentissage par contes, loin de trahir une histoire qui n’a jamais été ni sûre, ni absolue, ni définitive, aide à la structuration de l’élève, permet l’acquisition de repères chronologiques. Bien entendu, il faut s’approcher le plus près possible de la vérité historique telle qu’elle est appréhendée par les historiens aujourd’hui. Et nombreux sont les enseignants et les historiens qui soulignent aussi que le choix des sujets n’est pas indifférent : c’est ce que Lelièvre appelle des "lieux communs qui sont le patrimoine de l’humanité".