« Légitimer à nouveau une fiscalité plus juste » | Entretien avec Antoine Math, chercheur à l’Institut de recherche économique et sociale (IRES).
Pour Antoine Math, chercheur à l’IRES, la réforme est nécessaire, elle pose la question d’une fiscalité plus équitable afin de dégager des nouvelles ressources.
Le financement des retraites va à nouveau faire l’objet d’une réforme. Quel est donc le problème ?
- On assiste à un déficit de notre système de retraite du fait de deux composantes. L’une est structurelle avec l’augmentation de la part des personnes âgées au sein de la population et, surtout, avec l’arrivée récente à l’âge de la retraite des générations du « baby boom ». Résultat, le nombre de retraités augmente très fortement, il est déjà passé de 13millions en 2004 à 15millions aujourd’hui, et il va continuer d’augmenter pendant une vingtaine d’années. À cela s’ajoute un phénomène conjoncturel lié à la crise. On sait que le ralentissement économique impacte les recettes des caisses de retraites à la baisse. Face à un tel constat, soit vous agissez sur les dépenses en baissant le montant de la retraite ou en reculant l’âge de départ à la retraite, soit vous allez chercher de nouvelles recettes en jouant sur le taux de cotisation.
Depuis le début des années 1990, les réformes ont constamment cherché à réduire les dépenses. Aujourd’hui, jouer une fois de plus, sur ce levier comme semble vouloir le privilégier le gouvernement est-il de nature à répondre aux besoins de financement ?
- Augmenter le nombre des annuités de cotisations et reculer l’âge légal de la retraite ne permettront pas de répondre de façon pérenne aux besoins de financement. La décision du gouvernement d’écarter d’emblée toute possibilité d’augmenter les taux de cotisations est un point d’achoppement important qui semble se dessiner dans la négociation à venir. Depuis le début des années 1990, on a bloqué le compteur des ressources si bien que le taux de cotisation n’a quasiment pas augmenté. On devrait pourtant se servir de l’expérience de 2003. À l’époque, l’allongement de la durée de cotisation avec un système de décôte avait été présenté comme le moyen de ne pas toucher au niveau des pensions. Aujourd’hui, on sait que cela ne sera pas le cas puisque les réformes de 1993 et de 2003 vont produire au final une baisse du taux de remplacement de 20 à 30%.
Que répondez-vous à l’argument « on vit plus longtemps, il est donc normal de travailler plus longtemps » ?
- C’est une logique qui a été mise en place par les réformes précédentes. Force est de constater que cela ne règle rien à la problématique globale du financement. De telles mesures ont en plus des effets inégalitaires. Ainsi, pour ceux qui ont des carrières accidentées ou plus courtes du fait du temps partiel comme pour les femmes, augmenter le nombre d’annuités revient à diminuer le montant des prestations. De plus si vous reculez l’âge de départ, vous allez obligatoirement atteindre les catégories sociales les plus défavorisées à savoir les personnes qui ont commencé à travailler tôt, souvent dans des métiers difficiles. Or, l’espérance de vie pour un ouvrier est très inférieure à celle d’un cadre. Si une réforme est indispensable, elle doit être envisagée du point de vue de la justice et de la pénibilité.
Elle doit aussi permettre d’assurer le financement. Quelle autre voie peut-on alors envisager ?
- Si on veut maintenir le niveau de vie des retraités dont le nombre est en augmentation, il y a une certaine logique à ce que la part de la richesse qui est consacrée à financer les retraites augmente également. Pour dégager quelques points de PIB nécessaires à l’échéance de 2050, il est possible d’augmenter les taux de cotisations de manière progressive et équitable. C’est une solution qui est d’ailleurs privilégiée dans les enquêtes d’opinion par les Français mais complètement écartée par le gouvernement, sous l’influence du patronat. Il y a aussi la possibilité de trouver de nouvelles recettes en mettant à contribution les revenus financiers ou en revenant sur un certain nombre d’exonérations de cotisations ou de niches fiscales. La réforme passe aussi par une simplification et une unification par le haut de systèmes pour qu’ils soient adaptés aux plus fragiles et aux précaires. Derrière ces questions comptables, il y a tout le débat pour légitimer à nouveau une fiscalité plus juste et les choix de société qui en découlent.