Entretien avec Jean-Jacques Paul
« Le redoublement est un fardeau, pas une chance »
31 janvier 2005

Jean-Jacques Paul, Directeur de l’Institut de recherche sur l’Education / Sociologie et Economie de l’Education (IREDU).

  • Quelle est l’efficacité du redoublement pour le traitement des difficultés scolaires, en particulier au CP ?
    • L’étude menée par Thierry Troncin et des études plus anciennes démontrent l’inefficacité du redoublement : à niveau égal, les élèves redoublant le CP progressent moins que ceux admis en CE1. Mais surtout pour la première fois, grâce à des tests faits en juin et septembre, il apparaît que le niveau scolaire des élèves appelés à redoubler s’effondre pendant les vacances tandis que les autres conservent leurs acquis et progressent. Ces derniers savent qu’ils ont un handicap à compenser, ils sont incités à travailler par leur famille, par les enseignants. Les redoublants sont quant à eux démobilisés. C’est le premier impact négatif.
  • Quelles en sont les conséquences ?
    • Un redoublant ne rattrape jamais son retard. Les évaluations de 6ème montrent encore un niveau très faible et les probabilités d’abandon précoce sont fortement liées au redoublement en primaire. Celui-ci ne répond pas aux objectifs de rattrapage qui lui sont assignés par les enseignants pensant décider dans l’intérêt de l’enfant. Or, le redoublement est un fardeau, pas une chance. On invoque souvent le manque de maturité et pour le faire mûrir, on le met avec des plus jeunes : c’est paradoxal. Les redoublants sont en très grande majorité des enfants issus de milieux défavorisés. Les interviews menées auprès des familles montrent combien le redoublement est intériorisé : le parent a redoublé, ses frères et soeurs ont redoublé, c’est normal qu’il redouble.
  • Quelles sont les expériences des autres pays ?
    • Observer des pays qui pratiquent la promotion automatique, c’est très déroutant pour des Français. Les objectifs de l’école y sont prioritairement le développement harmonieux de l’enfant et pas les savoirs. Ainsi il n’y a pas de note avant la 7ème (collège) dans certains pays nordiques. Il y a d’autres pratiques d’évaluation. Les derniers résultats de PISA attribuent les meilleures réussites à la Finlande où le redoublement n’existe pas. Bien sûr, il n’y a pas de relation systématique. Mais il y a un argument fort, les pays qui ne pratiquent pas le redoublement mais une pédagogie véritablement centrée sur le développement de l’élève ne voient pas le niveau d’acquisition de leurs élèves s’effondrer.
  • Pourquoi cette pratique du redoublement, est-elle aussi consensuelle auprès des enseignants comme des parents ?
    • Notre organisation, centrée sur l’élève/ la classe/ le programme annuel, montre que la notion de cycle de la loi de 1989 est restée sur le tapis. Nous avons une conception linéaire du développement de l’enfant, fondée sur le franchissement d’étapes incontournables. Dans les pays nordiques, c’est plutôt une vision en spirale, il n’y a pas de préalables. Si ce n’est pas acquis maintenant, on y reviendra plus tard. C’est aussi une question de connaissance de la recherche par les enseignants. L’étude de Thierry Troncin dans des CP de la Côte d’Or, qui a duré 2 ans, a permis une prise de conscience, les taux de redoublement ont baissé. Une étude en Suisse a montré qu’un maître qui accompagne ses élèves d’une année à l’autre ne les fait pas redoubler, contrairement à celui qui ne les suit pas. Il ne craint pas d’être considéré comme un mauvais enseignant s’il fait passer de « mauvais élèves ».
  • Quelles seraient les alternatives pour répondre aux difficultés scolaires ?
    • On sait bien qu’on fait tout recommencer à un élève qui peut n’avoir des difficultés que dans un domaine. Il faudrait travailler beaucoup plus par groupe de compétences dans le cadre d’une véritable équipe pédagogique. C’est ce que l’on recommande à la fin du rapport. On pourrait faire des regroupements d’élèves sur ces bases de manière tantôt homogène, tantôt hétérogène, dans le cadre de véritables cycles.
  • Ceux qui ne redoublent pas progressent mieux mais ils ne rattrapent pas leur retard dans notre système éducatif ? Qu’en conclure ?
    • Je suis le premier à dire qu’il faut savoir gérer les moyens de manière efficace sans en exiger toujours plus. Mais il en faut beaucoup pour pouvoir compenser du handicap social dès les petites classes. Il faut du suivi individuel, du renforcement et se confronter aux racines psychologiques de la difficulté scolaire. Ce qui est frappant chez les enseignants, c’est leur fréquente méconnaissance par manque de formation des mécanismes du développement et de l’apprentissage chez l’enfant. Il faut une volonté politique nette pour affronter ces questions-là.

Jean-Jacques Paul, est l’auteur avec Thierry Troncin d’un rapport qui évalue l’impact du redoublement dans le traitement des difficultés scolaires pour le Haut Conseil d’Evaluation de l’Ecole.