Dossier "Manuels scolaires : Les mettre à la page"
« Le numérique peut faciliter les échanges de ressources »
13 octobre 2014

Entretetien avec Éric Bruillard, Professeur d’informatique à l’ENS

Entretetien avec Éric Bruillard, Professeur d’informatique à l’ENS

« Le numérique peut faciliter les échanges de ressources »

Le manuel scolaire a-t-il une place spécifique dans l’école française ?

Le manuel a une place centrale dans de nombreux systèmes éducatifs. Parce que c’est une base commune de travail entre les enseignants et les élèves, parce qu’il a joué un rôle historique important, parce qu’il demeure un livre et est, en cela, unique. Dans une enquête récente en Australie, on s’est aperçu que les enseignants donnaient à leurs élèves plus de photocopies de manuels que de documents internet. Malgré cela, le rapport aux manuels est ambivalent car s’ils sont très utilisés ils sont aussi très critiqués. La spécificité française tient au fait qu’ici, les éditeurs vont produire des manuels davantage pour les enseignants que pour les élèves, car les professeurs ont la liberté de choix des livres et il faut donc les convaincre de les acheter.

Que demande-t-on au manuel ?

Alain Choppin*, avait défini quatre fonctions du manuel scolaire : une fonction référentielle (dire les programmes), une fonction idéologique (énoncer des valeurs), une fonction instrumentale (servir à la classe) et une fonction documentaire. C’est tout le problème : comme on lui demande de remplir trop de fonctions à la fois, il a du mal à les remplir toutes. Mais surtout, avec des classes souvent hétérogènes et la mise en place de pédagogies différenciées, le livre ne peut répondre aux spécificités demandées.

En quoi la recherche comme les usages questionnent les manuels ?

La recherche peut être convoquée pour améliorer la lisibilité ou la compréhension des manuels. Mais elle questionne surtout leur conception même car il y a maintenant de nouvelles formes de documents. La forme livre est-elle toujours intéressante ? Ne serait-il pas préférable d’avoir, comme dans une banque de données, une multiplicité de feuilles venant de différents horizons et plus facilement modifiables ? De leur côté, les enseignants interrogent également les manuels. Ils passent plus de temps pour préparer leurs cours et sont pragmatiques. Ils utilisent donc de nombreuses ressources, dont des ressources internet pour produire des documents composites qu’ils vont donner aux élèves. Dans ces cas-là, un livre n’est jamais adapté.

Le manuel-livre est-il menacé ?

Il est encore dominant mais les choses sont en train de bouger car les jeunes prennent l’habitude de lectures et d’écritures différentes dont le livre ne constitue qu’une partie. Cependant l’unité du livre est aussi intéressante et défendue par les éditeurs. Il a une organisation particulière avec des exercices et des leçons bien repérables, avec une régularité qui facilite son utilisation. Et puis le livre a une histoire, une tradition, c’est un produit culturel de l’activité humaine, extrêmement pratique car, contrairement à tous les dispositifs électroniques, il n’y a pas besoin de machine pour le lire.

Quelles évolutions le numérique apporte-t-il ?

Toute technologie offre des possibilités d’apprendre mais en enlève aussi. On connait les avantages du livre numérique : la possibilité de mise à jour rapide, de multiples auteurs, d’ajouter des éléments divers, des modes de consultation différents et une navigation facilitée. Il peut aussi disposer d’outils et de fonctionnalités complémentaires comme l’annotation par exemple qui donnent une liberté de lecture et d’écriture. Pour l’instant les éditeurs bloquent ces fonctionnalités dans leurs offres de base pour les vendre dans des versions plus chères. Certains éditeurs offrent aussi la possibilité de construire son propre manuel en intégrant au livre numérique ses propres ressources. Mais, contrairement au livre qui est un bien qui reste, il s’agit là d’un service qu’on loue pour une durée déterminée et qui, quand il s’arrête, peut déposséder les enseignants de leur travail.

Quelles perspectives pour les outils numériques ?

Un enseignant a toujours produit et modifié ses ressources pour les adapter à ses élèves. Le numérique peut simplifier ce travail et faciliter les échanges de ressources ,qu’elles viennent des éditeurs ou des enseignants eux-mêmes. Car ce qui compte ce sont les communautés qui les font vivre. Il faut que les enseignants prennent davantage confiance dans leurs productions qui sont souvent subtiles et de qualité, mais qu’ils hésitent trop souvent à partager. Le collectif peut les y aider et il faut se demander si ce n’est pas au corps enseignant de gérer l’ensemble des ressources qu’il produit.

*Les manuels scolaires : histoire et actualités, Hachette, 1992

Éric Bruillard dirige le laboratoire de sciences, techniques, éducation, formation (STEF) à l’École normale supérieure de Cachan. Ses recherches portent sur les questions de conception et d’usage des technologies issues de l’informatique dans l’éducation. Il est membre de l’IARTEM, association internationale dédiée aux recherches sur les manuels scolaires et les médias éducatifs.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Le coût des outils pédagogiques
- Au rapport : Un usage paradoxal
- Trois questions à Sylvie Milochevitch, directrice éditoriale du secteur scolaire primaire aux éditions Hatier : « Tenir compte des différentes pratiques des enseignants »
- Lectorino et Lectorinette : Un outil irrigué par la pratique quotidienne
- Échanges professionnels : Parler manuels, c’est parler métier
- Entretetien avec Éric Bruillard, Professeur d’informatique à l’ENS : « Le numérique peut faciliter les échanges de ressources »