Dossier "Enseigner les langues étrangères : ¡ Lo podemos !"
« Le monde, ce n’est pas uniquement le monde anglophone »
8 janvier 2016

Entretien avec Michel Candelier, Chercheur en didactique, coordinateur du projet CARAP* au Conseil de l’Europe

Les nouveaux programmes ont l’ambition d’amener les élèves de CM2 au niveau A1 du cadre européen de référence, cela vous semble-t-il un objectif réalisable ?

Cela dépend des moyens que l’on met à disposition et du temps que l’on veut bien consacrer à la formation des enseignants. En soit, atteindre ce niveau est réalisable mais je ne suis pas sûr qu’actuelle- ment il soit atteint. Après c’est une question d’orientation. Pour moi, si les élèves n’arrivent pas à ce niveau dans une langue particulière - on sait bien que c’est l’anglais- ce n’est pas une catastrophe s’ils ont fait des choses bien plus intéressantes par ailleurs. Il faut déjà qu’ils prennent du plaisir à apprendre une langue, ils ont le temps de se spécialiser. L’école doit offrir à tous ce que certains de toute manière se procurent par le biais de « mini-schools » ou autres cours particuliers.

Quels sont les points forts et points faibles de la France dans l’enseignement des langues ?

Le premier point faible justement c’est cet objectif de niveau A1 à atteindre absolument, ce volontarisme abstrait quand les moyens ne suivent pas, cela devient tellement irréaliste que plus personne n’y croit. Beaucoup d’enseignants sur le terrain ne trouvent pas tout cela très sérieux. La formation continue est quasiment inexistante et dans la formation initiale, en ESPE, on rogne sans cesse sur les dotations horaires réservées à l’enseignement des langues. Pourtant la France a aussi des points forts. Quand on compare avec d’autres pays d’Europe occidentale, on se rend compte que, sur le papier et en partie dans la réalité, on est le pays le plus diversifié dans les langues que l’on enseigne, c’est là où on apprend le plus l’espagnol par exemple.

Mais dans le premier degré, l’anglais est enseigné à 97 %

On avait prévenu : l’enseignement d’une langue à l’école primaire ne peut mener qu’à la généralisation de l’anglais. Dans un collège, on peut avoir plusieurs sections, mais à l’échelle d’une école c’est impossible. C’est pour cela qu’il faudrait garder une ouverture à la diversité. Pourquoi ne faire que de l’anglais ? Pourquoi ne pas faire une autre langue à un moment aussi ? Est-ce que maîtriser l’anglais à 11 ans est vraiment utile ? Le monde, ce n’est pas unique- ment le monde anglophone et la première découverte qui devrait se faire, c’est la découverte des langues qui sont dans la classe, dans la société française actuelle. Les programmes commencent juste à les reconnaître comme une richesse dont on peut faire pro ter l’ensemble de la classe.

Quelles pratiques développer en élémentaire ?

Les programmes incitent à faire le lien entre le français, la langue enseignée et d’autres langues. Les capacités réflexives, d’écoute, d’observation des langues et de leur fonctionnement, contribuent à leur apprentissage. Dans l’éveil aux langues, qui fait travailler les élèves sur plusieurs langues en même temps, le but n’est pas d’enseigner le finnois, le chinois
etc. mais, par leur mise en contraste, de mieux comprendre comment le français fonctionne, et pourquoi pas aussi l’anglais, comment se construisent le pluriel ou la négation par exemple. On voit ce qui se ressemble, ce qui se différencie. Cela demande de la formation car les enseignants ne sont pas encore très à l’aise avec ces approches. Pour apprendre, il faut aussi de la répétition et du sens, des mises en situation de communication réelles : jeux de la marchande, correspondance. Plus l’objectif est communicationnel plus il faudrait travailler en petits groupes.

Comment une équipe d’école peut-elle s’organiser pour aider les élèves au mieux ?

Dans les ESPE se développent des dominantes de formation. Que des enseignants aient une dominante langue, cela peut être très bénéfique dans l’organisation d’une école, avec des échanges de services. Mais il faut faire attention à ce que les langues soient intégrées aux autres disciplines, qu’il y ait des ponts, une circulation de l’information. Si l’enseignant travaille sur le verbe dans sa classe par exemple, il peut demander à son collègue de faire de même en langue étrangère. Cela dépend des objectifs. Est-ce que l’on veut atteindre un niveau dans une seule langue ou former l’ensemble des compétences linguistiques des élèves pour qu’elles se développent de façon harmonieuse ?

* Cadre de référence pour les approches plurielles des langues et des cultures


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- État des lieux : Yes we can, but…
- « Il faut dépasser l’entrée par le lexicalisme » - 3 questions à Martine Kervran, maître de conférence en didactique des langues à l’ESPE de Bretagne
- Saint-Saturnin (Puy-De-Dôme) : Communiquer avec les autres tu apprendras
- Au Mans : Dear Papà Noely…
- « Le monde, ce n’est pas uniquement le monde anglophone » - Entretien avec Michel Candelier, Chercheur en didactique, coordinateur du projet CARAP au Conseil de l’Europe