Dossier "Travail enseignant, le pari du collectif"
« Le métier comme une coopération conflictuelle »
1er février 2016

Trois questions à Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM.

Au sein du conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Yves Clot dirige le Centre de recherche sur le travail et le développement, un laboratoire de référence sur les questions de santé au travail.

Comment analysez-vous l’enquête du SNUipp-FSU  ?

Elle révèle un paradoxe potentiellement dangereux puisque 80 % des enseignants se disent fiers d’exercer ce métier mais 71 % se disent aussi impuissants dans son exercice. Cela recoupe nos recherches en analyse du travail et on voit bien qu’il y a chez les enseignants un déficit de pouvoir d’agir, une fierté contrariée. On est fier de ce qu’on cherche à faire mais derrière, il y a des énergies gaspillées, des paroles inutiles, dites mais pas entendues. On a des problèmes de conscience car on a un travail qu’on voudrait faire correctement mais qu’on n’arrive pas à faire correctement. Derrière ce mélange d’affects contrariés, il y a des problèmes de santé au travail liés à un gaspillage de compétences, à une conscience professionnelle mal organisée, à un déficit de dignité professionnelle.

Comment en sortir  ?

La clé c’est le professionnalisme car la santé au travail passe par la reconnaissance. Ce n’est pas seulement être reconnu par quelqu’un mais aussi se reconnaître dans quelque chose, dans une histoire commune, des techniques, un métier. Le métier permet de se reconnaître dans ce que l’on fait. Cela montre l’importance du collectif et d’ailleurs dans le sondage, 95 % des enseignants disent que le collectif sert à penser ce qu’on n’aurait pas pensé tout seul.

À quoi sert ce collectif  ?

La première fonction du collectif est psychologique car c’est une ressource intérieure. Cette gamme de possibilités que je gagne avec les collègues, je la mets en moi. Et avoir du collectif en soi rend capable d’être seul, sans être isolé. Mais le collectif ce n’est pas être d’accord sur tout, c’est quand on peut se dire «  ça c’est du boulot  », «  ça ce n’est pas du boulot  »… la vraie ressource est du côté de la controverse, du désaccord bien instruit qui permet de faire le tour d’une question. On use de conflits de critères sur la qualité du travail et cela évite les querelles ou les conflits de personnes. Sa seconde fonction est sociale, car les collectifs de professionnels doivent être utiles pour l’institution. Ils doivent pouvoir peser sur la définition des finalités de l’institution et celle de l’objet et du contenu de leur travail. Si on donne toujours plus de responsabilités aux enseignants sans leur donner plus de droits pour l’exercer, ils se retrouvent dans une subordination qui n’est pas bonne pour leur travail.

La définition de l’objet de travail des enseignants leur appartient  ?

Oui car si on veut refonder le métier il faut agir sur tous ses registres et installer un conflit de critères entre eux. Un métier c’est personnel et même intime. C’est aussi interpersonnel et il faut discuter avec ceux qui font le même métier. C’est encore transpersonnel car le métier c’est aussi une histoire commune, collective, des valeurs, des techniques, la mémoire du genre professionnel. Enfin il y a l’impersonnel, c’est-à-dire la prescription, les procédures, les objectifs et l’organisation du travail. Je définis le métier comme une coopération conflictuelle entre ces quatre registres. Et tout doit être discuté  : même la prescription ne doit pas être laissée au prescripteur car le métier va jusqu’à la définition du métier.

Cela implique des changements dans le fonctionnement de l’institution  ?

Je pense que deux évolutions majeures sont nécessaires. D’abord la formation continue ne peut pas rester dans l’état où elle est. Elle doit devenir un lieu d’élaboration du métier et un moyen de réfléchir ensemble mais aussi avec les formateurs et les chercheurs sur les objets du travail. Et tant mieux s’il y a des conflits de critères entre ces différents corps. L’inspection doit aussi changer, les enseignants le souhaitent. Elle doit se réfléchir moins en termes de contrôle qu’en termes de conflit de métier. Les inspecteurs sont chargés de diffuser l’impersonnel et discuter métier avec eux permet d’installer de la conflictualité de points de vue sur un même objet et donc de mieux en faire le tour. L’inspection peut donc devenir aussi un cadre d’élaboration du métier et être un temps de formation autant pour l’enseignant que pour l’institution. Cela suppose une transformation de la fonction pour qu’on cesse d’être victime d’une vision descendante de l’inspection pour en avoir une vision remontante, dans tous les sens du terme.

Pour aller plus loin :
- Lire "Le travail peut-il devenir supportable ?", avec Michel Gollac, paru chez A. Colin en 2014