Philosopher à l’école
Le défi de l’éducabilité de tous les élèves
7 janvier 2013
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Maître de conférences en philosophie à l’IUFM des Pays de la Loire et expert auprès de l’Unesco pour le développement de la philosophie avec les enfants, Edwige Chirouter nous livre une interview exclusive sur l’enseignement de la philosophie à l’école.

Vincent Peillon veut introduire des cours de morale laïque dès l’école primaire. Quelle forme peuvent-ils prendre ?

La morale laïque renvoie à la devise « liberté, égalité, fraternité », aux idéaux des lumières, aux fondateurs de l’école républicaine dont Vincent Peillon est un spécialiste, en particulier de Ferdinand Buisson. Mais les contenus ne sont pas explicités et la question demeure de savoir comment on fait passer ces valeurs. S’il s’agit d’être dans l’injonction, dans la récitation de maximes morales, ça ne servira strictement à rien. Si l’enjeu est de faire réfléchir les élèves pour qu’ils s’approprient ces valeurs, comme semble l’entendre le ministre, on ne peut qu’y être favorable. Ce futur programme de morale laïque est l’occasion de légitimer la philosophie, de mener des débats sur le bien et le mal, l’égalité, sur garçons-filles, et même - disait Vincent Peillon - sur des questions existentielles… Car si une discipline plus que toute autre peut apprendre à douter, à critiquer, à donner du sens à la complexité du monde, c’est bien la philosophie. Mais cela implique de s’en donner les moyens pédagogiques.

Vous défendez l’idée de généraliser la philosophie à l’école primaire…

Il ne s’agit pas de réclamer dès maintenant une nouvelle discipline mais plutôt de généraliser une pratique pédagogique innovante dans le cadre de ce que permettent les programmes actuels. Je travaille sur les effets de la philosophie, sur la réflexivité des élèves mais aussi sur leur rapport à l’école, l’estime de soi… Dans le cadre de ma thèse sous la direction de Michel Tozzi j’ai suivi pendant 3 ans les mêmes enfants de cycle 3. J’ai ainsi vu concrètement évoluer leurs compétences philosophiques mais aussi littéraires. La philosophie peut aussi aider à donner du sens aux apprentissages en interrogeant les disciplines : pourquoi c’est important de connaître le passé ? Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Une création artistique ? etc.

La philosophie reste une discipline complexe…

Il faut désacraliser le mot « philosophie ». Mais c’est précisément parce qu’elle est complexe qu’il faut commencer tôt. Or, la philosophie est au programme de terminale des lycées généraux et technologiques mais pas professionnels. Ce qui exclut une grande majorité des enfants des classes populaires… L’idée dans mes recherches est d’aller tester la philosophie dans les endroits où on l’attend le moins : l’éducation prioritaire, l’enseignement spécialisé… C’est d’ailleurs là que les enseignants pratiquent le plus le débat philosophique : parce que la philosophie permet de révéler la soif de sens des élèves et ses effets sur l’estime de soi. En Segpa c’est très clair. Les élèves sont très fiers qu’on leur propose des activités ambitieuses, intellectuellement et culturellement. Il y a un défi pédagogique à relever : celui de l’éducabilité philosophique de tous les élèves.

Quelles pratiques peut-on mettre en œuvre ?

De nombreuses expérimentations de philosophie sont menées avec les enfants depuis plus de 30 ans, sous des formes qui sont extrêmement diverses. Il y a évidemment l’ICEM Freinet qui s’est emparé de ces pratiques et qui a construit des débats philosophiques sous le mode du conseil : avec un président de séance, des journalistes… qui recréent l’agora démocratique. Cependant, il ne suffit pas de mettre les enfants en cercle et de leur dire « on va parler de l’amour ». Ce n’est pas du bavardage. Le rôle de l’animateur est essentiel et repose sur une exigence de pensée, d’argumentation, de conceptualisation. Il s’agit aussi d’apporter des supports pour nourrir la réflexion des enfants. L’autre écueil serait celui dans lequel l’enseignement guide trop les élèves et tombe dans l’apprentissage par cœur. Il y a une vraie ambition et une vraie rigueur dans l’exercice de penser.

Vos travaux s’appuient sur la littérature de jeunesse…

Les enfants sont capables de débattre, d’argumenter, de contextualiser, de mener une véritable réflexion philosophique à partir de lecture de textes… Pendant les trois années que j’ai passées avec des élèves de cycle 3, nous travaillions tous les samedi matins sur la mise en réseau d’albums de jeunesse. Les enfants avaient à leur disposition une dizaine d’albums, sur le thème de l’amitié, de l’amour, le travail, grandir… Chaque notion était abordée pendant un mois. La première semaine, les albums étaient en lecture « gratuite », pour créer une culture commune à tous les élèves de la classe. Les 3 semaines suivantes étaient dédiées à la discussion : une séance de 45 minutes hebdomadaire, avec la lecture d’un nouvel album qui venait enrichir la discussion. On travaillait uniquement la portée philosophique du texte : qu’est-ce qu’il nous dit sur le thème de l’amour par exemple, et en quoi il nous aide à penser la notion ? Enfin, la dernière séquence était une mise au propre de la trace écrite, sous forme d’affiche collective et de dessins sur le thème qui synthétisaient les travaux de la « communauté de recherche » que nous avions constituée.

Une affiche réalisée par des élèves de Clis à Crépy en Valois sur le thème de la différence

Vous construisez donc de véritables cheminements de pensée avec les enfants…

Si on parle de « communauté de recherche » en philosophie c’est parce qu’il n’existe pas une seule réponse à une même question et qu’on peut changer ces réponses au fil du temps… Le rôle de la trace écrite va être de permettre aux élèves de s’approprier le cheminement de leur pensée. Comme les adultes, pour construire un concept les enfants raisonnent par distinction. Par exemple distinguer « être ami » et « être amoureux ». Ou distinguer les différentes formes de l’amour : ils aiment leur mère, leur copain, leur amoureuse, le foot, les fraises… Ce qui donne d’ailleurs l’occasion de travailler sur la polysémie du verbe « aimer ». C’est le propre de la rigueur philosophique qui consiste à commencer par définir les termes dont on parle. Et plus on a de bagage philosophique, plus on peut enrichir la culture des élèves. Sur le thème de l’amour, on peut tout à fait dire aux élèves qu’un philosophe du nom d’Aristote a travaillé sur ce concept sous l’Antiquité.

Tout ceci suppose une formation…

De la formation. De l’expérience aussi. Il est vrai que le bagage philosophique de la majorité des enseignants consiste en des souvenirs remontant à la terminale. Et avec l’autonomie des établissements, la formation initiale est très différente d’un IUFM à un autre : certains proposent des cours de philosophie de l’éducation et d’autres pas ou quasiment pas… Reste qu’on est dans l’innovation pédagogique et qu’il faut se lancer... S’il fallait attendre que ces pratiques soient aux programmes elles n’existeraient pas. D’autant qu’en travaillant sur le sens d’un texte littéraire par exemple on est en cohérence totale avec les programmes de l’école. Et si la formation passe par des cours de philosophie pure elle suppose aussi une formation à l’animation de débats. Mais je ne suis pas inquiète sur cette question : il existe un réseau important d’enseignants sur toute la France et des actions de formations à la philosophie avec les enfants sont déjà menées, sous forme de séminaires, de conférences pédagogiques.

Voir aussi :

- Article d’Edwige Chirouter paru dans le quotidien « Libération » du 24/10/12

- Sylvain CONNAC : « Des discussions à visée philosophique pour apprendre à penser et coopérer »

- Rencontres Internationales sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques

Maître de conférences à l’Université de Nantes et à l’IUFM des Pays de la Loire, Edwige Chirouter est membre du CREN (Centre de Recherche en Education) de Nantes et coordinatrice du groupe de recherche PHILEAS (Philosophie-Littérature-Ecole-Adaptation scolaire). Elle est expert auprès de l’UNESCO pour le développement de la philosophie avec les enfants et coordinatrice des "Rencontres Internationales sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques". Ses recherches portent sur la pratique de la philosophie avant la Terminale et à l’école primaire en particulier. Auteur du récit illustré, Moi Jean-Jacques Rousseau (édition Les Petits Platons), elle a notamment publié Aborder la philosophie en classe à partir d’albums jeunesse (Paris : Hachette, 2011) et Lire, réfléchir et débattre à l’école élémentaire (Paris : Hachette, 2007).