Grande interview d’André Robert
Le SNUipp a 20 ans
17 juin 2013

A l’occasion des 20 ans du SNUipp-FSU, l’équipe de Fenêtres sur Cours a interviewé André Robert, sociologue spécialiste des politiques éducatives et du syndicalisme enseignant, sur le parcours du SNUipp-FSU.

Le SNUipp a 20 ans cette année. Quel retour faites-vous sur ces 20 ans ?

La naissance du SNUipp est à replacer dans un contexte historique avec la crise de la FEN et son éclatement en 92. L’intelligence du SNUipp fut de se fonder sur la réalité de la profession, sur le dynamisme des jeunes et de passer par-dessus les clivages idéologiques antérieurs. Cette combinaison, habile et réfléchie, d’une défense sans concession de la profession, de la transformation du métier et de la rénovation de l’école tient dans le slogan de l’époque : « Donner de nouvelles couleurs à l’école ». Et dans des images : le logo du SNUipp, le style d’affichage, les couleurs, le titre de sa revue « Fenêtres sur Cours »... tout converge pour séduire la profession la plus large. Les élections de 1993 sont un premier succès, celles de 1996 placent le SNUipp comme première organisation dans le primaire.

Quelles sont les forces du SNUipp ?

Avec une direction et une majorité plurielles, chacun au SNUipp se retrouve dans une pensée cohérente et collective du métier. Le cheminement du SNUipp aux côtés de chercheurs, d’universitaires, de sociologues et les premières Universités d’Automne ouvrent la voie à une hybridation de la recherche et des réflexions de terrain permettant de construire le corpus revendicatif. La ligne historique de transformation du métier « Plus de maîtres que de classes » a été significativement reprise à son compte par le gouvernement actuel. Cependant, si les élections professionnelles donnent le SNUipp premier, dans l’absolu il y a une baisse des votants qui n’est pas que technique. Il faut mener la réflexion sur le fait que la confiance des enseignants ne se traduit pas en adhésion, et ne pas se masquer une critique : la position du SNUipp sur la réforme des rythmes scolaires a un peu brouillé son image dans l’opinion publique. Il doit clarifier sa position, rester dans la dynamique créée il y a 20 ans et fédérer les générations dans ses propositions pédagogiques et scolaires.

Comment analysez-vous la faiblesse du syndicalisme en France ?

Faiblesse du syndicalisme ? Mais il n’a jamais été puissant  ! Hormis en 1936 ou 1968. Nous sommes à 8 à 9% de syndicalisation public-privé et moins de 5% dans le privé. Nous assistons à un recul inquiétant. Le syndicalisme enseignant, après les années 70 et la sur-syndicalisation enseignante dans la FEN avec ses satellites mutualistes, a réussi à produire dans ses rangs des experts de la chose scolaire, pédagogique et administrative, capables de rivaliser avec l’administration et en mesure d’élaborer des visions de l’école et des projets de réformes très cohérents. Lier les aspects revendicatifs et la dimension professionnelle rend la profession autonome, en partie capable de s’auto-réguler. Les jeunes font confiance au SNUipp mais ils gardent des attitudes attentistes ; parfois ils se mobilisent soudainement dans un collectif sur une revendication particulière, même si, à la fin, ils remettent toujours les négociations dans les mains des syndicats. Certains parlent d’un « intérêt désengagé » vis-à-vis du syndicalisme. Les grandes idéologies unitaires ne sont plus mobilisatrices, et les jeunes - ne voyant pas le sens des divisions syndicales - ne souhaitent pas se retrouver dans une seule et même cause englobante.

Quelles perspectives voyez-vous pour le SNUipp ?

Le SNUipp a réussi à affirmer un syndicalisme original, pluraliste et unitaire. Il fait la preuve de sa fermeté revendicative, en même temps que d’ouverture et de débats internes pluralistes. Il est un des instruments majeurs de la profession pour élaborer en autonomie les normes du métier. Il ne faut pas renoncer à cette ligne bénéfique depuis 20 ans. Il lui faut prendre la mesure précise et réaliste de la refondation de l’école esquissée et en partie inaboutie, ne pas se placer dans des postures d’opposition systématique et rester dans des analyses qui font avancer. Le SNUipp doit multiplier les espaces de réflexion comme ses universités et si Fenêtres-sur-Cours est déjà largement ouvert aux paroles des chercheurs, le syndicat doit aussi pouvoir produire des professionnels autonomes, autres formes de chercheurs.

André D. Robert est professeur à l’ISPEF Lyon 2. Ses principaux travaux portent sur les politiques éducatives et sur le syndicalisme enseignant.

- Le blog d’André D. Robert