Métier
La reprise en main
21 mai 2013
  (1 vote)

Après des années de déni de leur professionnalité, les enseignants peuvent-ils reprendre la main sur leur métier ? Enseigner en primaire, une activité professionnelle à retravailler en permanence. [Fenêtres sur cours] ouvre le dossier.

Après les années « prescription », celles de la reprise en main du travail par les enseignants seraient-elles venues ? Quand l’institution appelle à de nouvelles pratiques pédagogiques, ne pousse-t-elle pas nécessairement les équipes à mobiliser leur expertise ? Il faudra bien en effet que ces dernières retrouvent du pouvoir d’agir pour mettre en œuvre l’activité pédagogique complémentaire, le plus de maîtres que de classes, l’accueil des moins de trois ans, la liaison école-collège. Alors que se profilent ces nouveaux dispositifs, il est temps que l’institution en assure un suivi, qu’elle se préoccupe davantage de la promotion de la recherche et aussi, qu’elle assure du temps aux équipes pour qu’elles puissent réinterroger quand c’est nécessaire leurs gestes professionnels. Reprendre la main sur le métier ne va pas de soi.Les injonctions à répétition, parfois contradictoires, reçues d’en haut, ont pu générer une incompréhension, un sentiment d’impuissance et de résignation chez les enseignants… Nombreux sont ceux qui se disent écartelés entre ce qu’on leur demande de faire, ce qu’ils souhaitent faire et… ce qu’ils arrivent à faire.

Une professionnalité soumise à l’épreuve du temps

La « professionnalité », déniée ces dernières années, résulte de la combinaison d’éléments complexes. Pour la sociologue Françoise Lantheaume, il s’agit « d’un ensemble de savoirs, de gestes et de valeurs du métier liés à l’histoire de ce métier, réexaminés dans l’activité, mais qui est aussi le fruit d’interactions avec un environnement plus large et avec d’autres professionnels ». Cette professionnalité est soumise à l’épreuve du temps et des changements affectant les conditions d’exercice du métier. C’est normalement au niveau de la formation initiale que le futur maître entame un processus de professionnalisation. Les IUFM apportaient un début de réponse à cette problématique tandis que la mastérisation telle qu’imaginée sous Chatel a supprimé les temps de formation théorique. Les futures Écoles supérieures du professorat et de l’éducation seront-elles à la hauteur des enjeux ? En tout cas l’entrée dans le métier des nouveaux arrivants est un des nombreux leviers qui permettraient de refonder l’école. La formation continue doit elle aussi être repensée. Il ne suffit plus d’organiser des animations pédagogiques obéissant aux seules demandes de la hiérarchie, il faut désormais les ancrer dans la réalité du travail quotidien des équipes.

Des animations pédagogiques ancrées aux besoins du terrain

Conseiller pédagogique en Haute-Savoie, Eric Sonzogni expérimente un dispositif qui pourrait préfigurer la nouvelle organisation des animations pédagogiques. Le système « hybride » conjugue une séance de trois heures en présence du formateur avec trois heures de travail à distance sur la plateforme néopass@action. L’idée est moins d’utiliser l’outil numérique que « de permettre un meilleur engagement de la part des enseignants et un meilleur ciblage des besoins de la part des formateurs » en permettant aux équipes de travailler sur leur « problématique d’école » explicite-t-il lire l’entretien. Pour développer les gestes professionnels, l’enseignant dispose aujourd’hui de ressources issues de la recherche. Le travail sur l’ergonomie du maître de conférence en psychologie Frédéric Saujat par exemple, analyse la façon dont les maîtres s’y prennent pour réaliser leurs tâches. La recherche sur ce que le psychologue du travail au CNAM Yves Clot appelle la « clinique de l’activité » permet de mettre à distance la notion de bonne ou mauvaise pratique « pour aller vers le débat contradictoire, la dispute professionnelle ».

Reprendre la main par des pratiques collectives

Le CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), est associé avec le SNUipp sur une recherche au long cours, « le chantier travail » qui a déjà conduit à l’organisation de plusieurs colloques lire l’article. Dans l’Yonne, on étudie les manières de travailler entre pairs à la résolution de problèmes qui, se posant de la même manière individuellement pour chacun, en deviennent des problèmes professionnels pour tous. Le « conseil des maîtres » apparaît comme le lieu institutionnel le plus approprié pour parler boulot, lire l’article mais il y a aussi tous les temps informels, les entre-deux portes. Gwénaël Lefeuvre, maître de conférence à Toulouse, a étudié ces moments. Il a pu observer des différences dans l’objet des échanges et la configuration des relations. Pour lui il y a toutefois un contexte qui favorise le bon usage de ces temps souvent hors service : la stabilité de l’équipe et l’histoire et la culture de l’école. Autre expérience, celle menée sous la conduite de l’IEN et du CPD dans quatre écoles de la Drôme. Les enseignants sont filmés dans la classe, puis les séances sont visionnées, analysées, tout ça pour « chercher des dispositifs pédagogiques adaptés qui puissent s’inclure dans la classe quotidienne ». lire l’article On l’aura compris la reprise en main du métier passe par des pratiques collectives. Des méthodes innovantes inspirées par d’autres secteurs d’activité ont été transposées à l’éducation, comme « l’instruction au sosie » ou « l’auto-confrontation » qui permettent de mettre en lumière toutes les composantes de l’activité. Car « le réel du travail est toujours plus complexe que la manière dont on le décrit dans un référentiel de formation », prévient Patrick Picard, de l’Ife. Si parler travail entre pairs est parfois difficile, l’analyse collective du métier aide pourtant à faire face à sa complexification. Cela ne devrait pas rester un sujet tabou mais un objet de discussion professionnelle. « C’est quand le métier est en mouvement qu’il montre les ressources dont il dispose pour s’attaquer à de nouveaux défis » estime Patrick Picard. lire l’entretien
Des défis à relever, l’école n’en manque pas par les temps qui courent.

L’ensemble du dossier :

- La reprise en main
- Le chantier travail du SNUipp
- « Des formations hybrides proches des préoccupations des enseignants »
- Travail enseignant : Restaurer le pouvoir d’agir
- Gestes professionnels : Un scénario partagé
- en BREF
- Équipe : Le Conseil des maîtres, lieu ressources
- « Ensemble, mettre le métier sur l’ouvrage »