Langues-Culture
La Florane : un projet linguistique arc-en-ciel
14 janvier 2014

Éveil aux langues et cultures du monde à Toulon.

L’école maternelle de La Florane à Toulon fonctionne sur un projet d’éveil aux langues et cultures du monde. À partir du vécu des élèves, les familles interviennent dans l’école pour favoriser l’expression langagière, développer le vivre ensemble et les compétences métalinguistiques.

Ce matin, dans la classe de grande section de Patricia Mesnager de l’école maternelle La Florane, c’est Gigeno, le papa de Cachiricha, qui fait l’accueil, en espagnol. « Buenos dias, me llamo Gigeno » (« bonjour, je m’appelle Gigeno »). « Buenos dias », «  hola » lui répondent en cœur les enfants. Dans ce quartier populaire de Toulon où les origines sont variées, l’équipe enseignante a développé un projet culturel et linguistique associant les familles à la vie de l’école. Soutenus par l’IEN maternelle et accompagnés par le didacticien en langues-culture Eric Brun (voir ci-dessous), les enseignants « partent du vécu des enfants et de leurs familles pour développer leur culture linguistique et stimuler leur expression orale » décrit Patricia, directrice de l’école depuis maintenant 3 ans. L’apport culturel et linguistique des familles constitue le support de la démarche pédagogique.

« Hoy somos martes » (« aujourd’hui nous sommes mardi ») poursuit Gigeno qui fait réciter les jours de la semaine avant d’empoigner sa guitare pour apprendre aux élèves, enthousiastes, des chants qui font partie intégrante de la culture gitane. « On ne veut pas que l’intervention des parents tourne au folklore ou véhicule des stéréotypes  » explique Patricia, « notre objectif est de valoriser une réalité culturelle et linguistique afin d’en faire le support pédagogique de notre démarche ».

« Valoriser une réalité culturelle et linguistique afin d’en faire le support pédagogique de notre démarche »

Car il s’agit bien d’une démarche pédagogique, assise sur les programmes de l’école maternelle : partir du vécu et de l’expérience des élèves pour leur permettre d’accéder progressivement à l’abstraction, maîtriser l’oral pour mieux entrer dans l’écrit. Ainsi, Patricia va réutiliser le matériau linguistique de Gigeno pour enrichir ses rituels : date, salutations... La maîtresse va aussi apporter de nouveaux supports : comptines, cartes, photographies... Ensuite, elle proposera des activités décrochées qui permettront aux élèves de repérer des mots, des sonorités. La fréquentation de cultures et de langues diverses doit permettre à l’élève d’entrer plus facilement dans l’oral et ultérieurement dans l’apprentissage d’une langue. D’où la nécessité, en début d’année, de dresser une « carte linguistique de l’école en réalisant un sondage auprès des familles » indique Patricia, elle-même encore étonnée du degré d’investissement des parents d’élèves.

« Dresser la carte linguistique de l’école »

Ce matin, dans la classe de GS de Valérie Gil, c’est Samra, la maman de Oumayma qui présente une recette de gâteau algérien. L’occasion pour la maman de donner le vocabulaire des ingrédients en arabe : hadna (oeufs), zebda (beurre), meshmesh (abricot)... Autant de mots aux sonorités nouvelles et amusantes que les enfants jouent à répéter en les associant aux produits concernés. Et puis les enfants mettent la main à la pâte pour confectionner de petites boulettes que la maîtresse les invite à dénombrer : warda (un), zuz (deux), klata (trois)... Comme dans la classe voisine, les élèves réinvestiront ensuite ces nouvelles connaissances (rituels, images séquentielles, phonologie...) explique Valérie qui insiste sur les progrès réalisés en discrimination auditive notamment. L’an dernier, les élèves jouaient à la marelle en italien dans la cour de l’école, ont découvert la calligraphie arabe ou travaillé le schéma corporel en provençal... Les élèves savent se repérer sur un planisphère et « par la découverte d’autres cultures ils développent un respect de soi et des autres » souligne Patricia pour qui l’intérêt va même au-delà de la motivation qu’y trouvent les élèves : « Notre école est transformée depuis que nous sommes dans ce projet. Nous n’avons plus de souci de violence et les relations avec les familles sont apaisées ».


Trois questions à Éric Brun, didacticien en langues-culture

Eric Brun est didacticien en langues-culture. Enseignant-doctorant en Sciences du langage à l’université d’Aix- Marseille, il accompagne un projet d’éveil aux langues sur plusieurs écoles de Toulon.

Apprendre une langue étrangère c’est quoi ?

On considère en didactique des langues un couple indissociable : celui de langueculture. Apprendre ou découvrir une autre langue c’est avant tout découvrir une autre culture car avant de vouloir utiliser une autre langue pour entrer en contact avec cet autre a priori différent, il faut par approximations successives apprendre à décoder, comprendre et réutiliser un système de communication non-verbale (gestes, mimiques, etc.). Il faut surtout placer le locuteur au centre du processus d’apprentissage en évitant de le déshumaniser par des procédés didactiques anthropomorphiques classiques (animaux, marionnettes et tout autre personnage virtuel).

Comment éveiller aux langues et cultures du monde ?

Nous parlons dans le projet d’« autres langues  » ou de « langue(s) familiale(s) » pour éviter la stigmatisation de « langue étrangère  » qui souligne la non-appartenance au groupe, de « langue d’origine » qui renvoie à l’appartenance géographique et de « langue maternelle » qui suppose la non participation du père. Il me semble important d’essayer tout d’abord de déconstruire ces terminologies hyper-connotées qui perdurent dans nos pratiques linguistiques par habitude à travers le groupe socio-culturel dominant. Ce sont des marqueurs linguistiques puissants qui révèlent nos systèmes de représentations identitaires entre le « nous » et le « eux ». La première entrée dans une culture-langue en cycle 1 et 2 repose sur l’empathie avec cet autre différent  : qu’elle soit attitudinale (altérité), comportementale (communication non verbale) ou phonologique (accent, tonalité, etc.).

Votre démarche est basée sur l’oral. Pourquoi ?

L’expression orale est la condition sine qua non de notre rapport à l’autre. Le projet doit permettre à l’enfant d’acquérir en premier lieu une compétence métalinguistique qui consiste à créer des liens phonologiques entre les différentes langues par une approche ludique de leurs phonèmes. Cette compétence sera réactivée ensuite et développée lors de l’apprentissage de l’écrit où l’enfant associera ou dissociera des sons et des graphies. Mais le projet vise également à développer l’estime de soi de l’enfant à travers la valorisation de sa culture-langue familiale - qu’elle soit monolingue français ou plurielle - par la participation des parents qui assument alors un double rôle de référence identitaire pour l’enfant et de locuteur réel pour le groupe. C’est à partir de ce locuteur réel que la culture-langue devient signifiante et peut être ensuite approfondie en classe avec l’enseignant- e à partir de supports audio et audiovisuels.


A consulter :

- Primlangues : « Comment et quand sensibiliser les élèves de maternelle à une langue vivante étrangère ? »
- SCÉRÉN [CNDP-CRDP] : « Les langues du monde au quotidien »
- Marie-Ange DAT : « Les langues à l’école : sciences ou magie ? »
- Reportage : « 100 classes franco-allemandes autour de Tomi »