Dossier : "Enseigner : l’école ramène sa science"
« L’enseignement n’est pas une science, c’est une pratique sociale »
19 mars 2014

Roland Goigoux est professeur des Universités ; il dirige depuis 1999 le laboratoire de recherche sur l’enseignement PA EDI de l’ESPE d’Auvergne et de l’université à Clermont- Ferrand. Enseignant chercheur depuis 15 ans, il est chargé de la formation initiale et continue des professeurs. Ses recherches actuelles portent sur l’articulation entre les apprentissages des élèves, l’activité et la formation professionnelle des enseignants et sur la conception d’outils didactiques.

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- Quels sont les objectifs et la méthodologie actuelle de votre recherche ?

  • Avec une soixantaine d’autres universitaires*, nous étudions l’influence des pratiques d’enseignement de la lecture et de l’écriture sur la qualité des apprentissages des élèves de CP. Nous observons 135 enseignants et 3000 élèves : au mois de novembre, nous avons filmé et codé 1000 heures d’enseignement (7 heures et 20 minutes hebdomadaires étaient consacrées en moyenne au lire-écrire) et nous recommencerons en mars et en mai. Par cette méthode, nous voulons identifier les occasions d’apprendre que chaque professeur offre à ses élèves à travers les tâches d’enseignement qu’il conçoit et réalise, et les mettre en relation avec les progrès des élèves, évalués en septembre puis en juin. Les traitements statistiques seront réalisés à partir d’indicateurs relatifs à l’étude du code alphabétique et des procédures d’identification des mots, à l’enseignement de la compréhension de textes et à celui de la production d’écrits. Nous comptabiliserons les durées allouées à 35 types de tâches que nous avons définis mais nous nous intéresserons aussi à l’étude de la langue, au caractère plus ou moins explicite de l’enseignement, aux modalités de différenciation pédagogique, au climat de classe, à l’engagement des élèves dans les tâches scolaires et à la motivation des enseignants.

- En quoi cette recherche diffère-t-elle des méthodes expérimentales préconisées par Stanislas Deheane ?

  • Une démarche expérimentale compare l’effet des pratiques de deux groupes d’enseignants : les uns, tirés au sort parmi des volontaires, utilisent un outil proposé par les chercheurs, les autres continuent à travailler comme d’habitude ou, plus rarement, utilisent un autre outil (placebo). On cherche à montrer la supériorité de l’outil évalué, le plus souvent sans contrôler l’usage réel que les maîtres font de cet outil qu’ils n’ont pas choisi. Dans notre démarche, plus écologique, nous demandons aux enseignants de ne pas changer leurs manières de faire. Pour comprendre ce qui marche le mieux, nous étudions les pratiques ordinaires de maîtres expérimentés** se référant à une grande variété d’approches didactiques et pédagogiques. Nous faisons l’hypothèse que les pratiques efficaces présentent des traits communs qui ne coïncident pas avec les typologies classiques de « méthodes » et que plusieurs manières de faire, modélisées sous forme de configurations de variables pédagogiques, peuvent aboutir à des effets similaires. Notre recherche permettra de faire savoir aux enseignants quelles options sont bénéfiques (ou nuisibles !) aux élèves qui ont le plus besoin de l’école pour apprendre.

- Est-ce que la science peut orienter les pratiques pédagogiques ?

  • L’enseignement n’est pas une science, c’est une pratique sociale que des scientifiques peuvent influencer. Certains sont impatients ce qui les rend parfois imprudents. Les résultats des recherches peuvent être utilisés en amont des pratiques, dans les programmes par exemple pour contribuer à définir des priorités, ou en aval, pour élaborer des épreuves d’évaluation qui incitent les maîtres à orienter leurs efforts sur les cibles importantes. Ils peuvent aussi être mobilisés pour concevoir et/ou évaluer des outils didactiques dont l’usage influence à son tour les pratiques. Les enseignants peuvent être associés à la conception de ces outils puis accompagnés dans leur utilisation et laissés libres de les utiliser à leur guise ou, au contraire, être destinataires d’une nouvelle forme de prescription via ces outils. C’est sur ce point que les débats actuels sont les plus vifs selon les conceptions de ceux qui gouvernent l’éducation. Les uns parient sur l’intelligence des acteurs au travail : ils cherchent à étayer leur réflexion collective et leur formation professionnelle. Les autres, adeptes d’une rationalité plus technocratique, jugeant l’entreprise des premiers trop coûteuse et trop hasardeuse, cantonnent les enseignants dans le rôle d’agents d’exécution et imposent l’usage d’outils labellisés par des recherches expérimentales. L’expérimentation est donc un outil de preuve mais aussi de gouvernement. La tentation est forte de passer d’une prescription par les objectifs à une prescription par les méthodes.

*Cette recherche est co-financée par le ministère de l’Éducation nationale et l’Institut français de l’Éducation.
**Ici, en moyenne, 17 ans d’ancienneté dont 7 au cours préparatoire.