Dossier "La classe partagée : une valeur ajoutée"
« L’enjeu fondamental, c’est la polyvalence des enseignants »
7 mars 2016

Pascale Garnier est sociologue, professeure en sciences de l’éducation et directrice du laboratoire Experice à l’université Paris 13.

Le modèle traditionnel
 une classe un enseignant n’est plus une réalité pour de nombreux élèves du primaire. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Ce modèle est plutôt un principe idéalisé qu’une réalité historique. Par exemple, dès le milieu du XIXe Siècle des professeurs de gymnastique sont créés par la ville de Paris pour assister les instituteurs. Mais effectivement, depuis les années 1980, on assiste à une multiplication de l’offre d’intervention dans les classes, notamment avec la transformation des politiques municipales, et à une demande de plus en plus forte des enseignants pour partager le travail dans la classe. J’y vois plusieurs raisons : la volonté des enseignants de partager la lourde responsabilité du devenir scolaire de leurs élèves, de plus en plus socialement discriminant
et les exigences croissantes autour de la maîtrise des disciplines. L’enjeu fondamental, c’est la
question de la polyvalence
des enseignants. Polyvalence au sens de l’expertise dans l’ensemble des domaines d’apprentissage mais aussi au sens de la capacité de s’adresser à tous les enfants dans leur diversité d’âges et de compétences.

Quelles sont les conséquences pour 
le métier de professeur d’école ?

Les enseignants du premier degré sont souvent dans une certaine ambivalence. Ils tiennent absolument à la polyvalence qui représente leur spécificité par rapport aux collègues du secondaire, mais ils sont en même temps très conscients de leurs limites dans certaines disciplines et face à certains élèves. Dans les faits, ils se fixent très souvent des limites dans le nombre d’intervenants, d’échanges de service, car sinon ils ont le sentiment de ne plus être vraiment « maîtres » de la classe. Les choix qu’ils vont faire ont des incidences importantes en particulier sur les temps de concertation nécessaires entre tous les intervenants. En élémentaire, ils vont opérer une hiérarchisation entre ce qui constitue pour eux le cœur de métier : français et mathématiques qu’ils délèguent très peu et un ensemble de disciplines traditionnelles comme l’histoire, la géographie, les sciences qu’ils sont prêts à échanger avec leurs collègues. Enfin, les disciplines dites « parents pauvres » de l’école, moins valorisées et plus proches de l’extra scolaire comme le sport, les activités culturelles, sont plus souvent confiées sans concertation à des intervenants, à moins précisément qu’elles ne soient au cœur d’un projet pour leur classe. Comme ces interventions dépendent des contextes locaux et des ressources personnelles des enseignants, l’exercice du métier est de plus en plus à géométrie variable.

Les enseignants sont-ils préparés à ces nouvelles formes d’exercice du métier ?

Les transformations de la formation des enseignants depuis 2007 n’ont pas facilité les choses. On a démantelé la formation existante et même avec la création des ESPE en 2013, on est encore loin d’une formation digne de ce nom. Les enseignements sont majoritairement disciplinaires et très souvent la question du travail collectif passe à la trappe. La formation elle-même devrait fonctionner de manière collective de même que la formation continue devrait se tenir au plus proche du terrain en articulation avec le projet de chaque école. Par exemple, en maternelle, la formation pourrait réunir enseignants et ATSEM, de manière à construire les conditions d’un dialogue et d’une concertation.

À quelles conditions le partage de la classe entre enseignants peut-il être bénéfique aux élèves ?

Le plus important se joue à l’échelle de l’école. Il s’agit de se situer au niveau du collectif et ne pas rester centré sur la classe. Le rôle du directeur d’école est central en tant que garant du dialogue, animateur pédagogique chargé d’impulser la concertation, ce qui suppose une expertise qui va bien au-delà des tâches administratives. Mieux reconnaître le temps de travail des enseignants en considérant qu’il n’est pas limité au temps passé devant les élèves mais intègre aussi le travail avec les parents, avec les collègues, l’innovation pédagogique, l’engagement dans la recherche... me paraît aussi une question incontournable. Faute de temps suffisant, la hiérarchisation de la concertation entre les différents intervenants risque de se faire exclusivement dans les disciplines fondamentales au détriment de toutes les autres qui font la richesse de l’école.

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L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- Une classe, deux ou trois maîtres ?
- « Reconnaître les dimensions collectives du travail » - 3 questions à Marie Toullec-Théry, maître de conférence en sciences de l’éducation, membre du Comité national de suivi du dispositif « Plus de maîtres que de classes »
- Une équipe à Beynost (01) : partage au quotidien
- Vitruve (75) : une école publique hors classe
- « L’enjeu fondamental, c’est la polyvalence des enseignants » - Entretien avec Pascale Garnier, sociologue