Interview
L’école des colonies entre discriminations et mouvements d’émancipation
10 novembre 2015

Fenêtres sur cours a rencontré Didier Daeninckx* à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage sur les réalités de l’école française dans son empire colonial. Interview

Vous avez à plusieurs reprises travaillé sur l’époque de la colonisation. Dans votre dernier ouvrage pourquoi avoir choisi le thème de l’école ?

Le projet est né de ma rencontre avec l’éditeur Lionel Hoëbeke. Il possède un grand nombre de manuels scolaires qui concernent la colonisation. Personnellement j’ai beaucoup travaillé avec des photographes, des illustrateurs et cette période m’intéresse. Il m’a montré tous ces documents et m’a dit « est-ce que tu te sens d’écrire un texte ? » Puis nous avons fait une sélection et les choses sont allées de soi. C’est vraiment le fait d’avoir tout à coup un corpus d’images à ma disposition, datant de la fin du XIXe siècle aux années 50, qui m’a décidé.

Y a-t-il une image qui vous a particulièrement marqué ?

Oui, celle où l’instituteur demande à Eric et à Ali de manger un bonbon. Eric mange son bonbon tandis qu’Ali se jette sur le tableau noir, sur les livres, pour essayer de les manger, sans toucher à son bonbon et la conclusion de cette saynète, tirée d’un manuel scolaire, c’est « Ali est un âne ». C’est une violence dévastatrice qui détruit l’image de l’enfant à ses propres yeux. C’est une chose que j’ai retrouvée en Nouvelle-Calédonie lors d’une rencontre avec des ados, les deux-tiers d’entre eux n’arrivaient pas à me regarder, ils tournaient la tête. C’était fortement troublant de dialoguer avec des gens qui se sentaient tellement dévalorisés qu’ils n’arrivaient pas à ouvrir leur visage à l’autre.

Quelle a été votre démarche littéraire ?

J’ai eu l’idée de mettre en scène cinq instituteurs tout juste sortis de l’École normale d’Aix-en-Provence et qui se retrouvent nommés en Kabylie pour le personnage principal, au Congo, à Madagascar, au Tonkin et en Nouvelle-Calédonie. Et ils vont correspondre et témoigner de la manière dont la réalité du système éducatif colonial entre en collision avec leurs convictions d’instituteurs de la République.

Pourquoi cette désillusion ?

Il y a quelque chose qu’on retrouve dans toute une série textes officiels. Le rôle de l’école dans les colonies, c’est de faire des élèves de bons serviteurs, de bons obéissants, de bons tirailleurs sénégalais, des boys, des agriculteurs. « Je ne dis pas qu’instruire les indigènes est inutile. Non, je me borne à en mesurer les limites. Le devoir d’enseigner s’adosse à nos intérêts économiques, administratifs, militaires et même politiques » explique au jeune instituteur de Kabylie l’administrateur communal. Ce sont des orientations que l’on retrouve dans tous les manuels, dans les textes officiels, dans les directives d’enseignement. On dispense un enseignement contingenté à la langue française avec une mise à l’écart des histoires maternelles des pays de l’empire. Les colonies sont régies selon le code de l’indigénat qui attribue un statut administratif, politique, judiciaire discriminant aux autochtones. L’enseignement n’est pas disjoint de la réalité de cette gouvernance.

Cela n’empêche pas vos personnages de prendre conscience de ces enjeux. S’agit-il de faits avérés ?

Je me suis intéressé à la période 45-49 qui correspond à la montée des mouvements indépendantistes, avec le massacre de Sétif, la révolte à Madagascar, la guerre en Indochine. Il y a eu une montée des volontés d’émancipation des peuples autochtones et l’école n’y est pas pour rien. Certes, très peu d’enfants sont scolarisés, 3 % à Madagascar, 7 % en Algérie, mais l’histoire de France qu’on leur transfuse, leur parle de Jeanne d’Arc, du Chevalier Bayard, de personnages qui se dressent contre l’envahisseur. On leur parle des valeurs de la République et forcément, tout cela va devenir le ferment des mouvements d’émancipation.

Quelle aura été la posture des enseignants dans ce contexte ?

Nombre d’entre eux se trouvent dans cette contradiction qui est de porter les valeurs fondatrices de la République auprès d’un public discriminé par le code de l’indigénat. L’espace enseignant est un de ceux qui entrent le plus en conflit avec le système colonial. On va alors assister à une répression du monde enseignant. Nous avons des dizaines de témoignages d’instituteurs sanctionnés, déplacés en métropole. Trois jours avant la fin de la guerre d’Algérie, un commando de l’OAS a fait irruption dans un séminaire enseignant à Port Royal à Alger. Ils sont entrés, ont appelé une liste de six personnes – ça ressemble à ce qui s’est passé à Charlie Hebdo – puis ils les ont conduites dans la cour et les ont fusillées. Parmi eux il y avait un pédagogue, Maxime Marchand, il avait publié un manuel qui parlait de l’histoire de l’Algérie avant la colonisation.

* Didier Daeninckx est écrivain, auteur de romans, de nouvelles, de livres illustrés ayant pour racine les heures les plus noires de l’histoire de France au XXe siècle. Dans « L’école des colonies », il confronte cinq jeunes instituteurs sortis de l’école normale aux réalités de l’enseignement dans les colonies.