Interview
L’école, ça peut marcher mais ça ne suffit pas
13 septembre 2016

Fenêtres sur cours a rencontré Magyd Cherfi, chanteur et écrivain, à l’occasion de la sortie de son livre Ma part de Gaulois où il raconte son adolescence dans le quartier de Toulouse où il a grandi. Entretien

Dans votre dernier livre : « Ma part de Gaulois », vous racontez votre adolescence dans un quartier de Toulouse. Pourquoi ce choix ?

C’est un moment-clé de ma vie pendant lequel s’affrontaient de façon intense les composantes de ma schizophrénie personnelle : suis-je Français, ne le suis-je pas, vais-je le devenir ? Suis-je Maghrébin, musulman ? Suis-je de gauche ? Pourquoi croire en la gauche et en avoir peur en même temps ? Pourquoi viser le bac, devenu improbable pour l’élève moyen que j’étais, alors qu’il représentait pour ma mère le sens ultime de son existence ?

Comment s’est construite cette « part de Gaulois » ?

Ma mère m’a jeté dans les bras du premier instituteur, du premier curé, du premier médecin, de la première voisine venus, porteurs d’une identité française, qu’elle souhaitait me voir acquérir pour sortir de ma condition. Je passe la majeure partie de mon temps auprès de familles françaises qui me donnent le meilleur d’elles-mêmes, m’expliquent que je suis le meilleur d’entre eux. En même temps, je vis avec des parents qui se considèrent comme des arabes donc bons à rien, dans un quartier où on nous renvoie qu’on est des bicots, des bougnoules, des ignares analphabètes… Je me construis donc à la fois avec cette aspiration à aller vers un côté plus éclairé qui est celui du savoir et d’autre part, la sensation de devenir un traître auprès des « miens » qui pensent que je les abandonne pour choisir le camp des oppresseurs.

De quelle façon êtes-vous sorti de cette contradiction ?

Je me suis toujours senti plus Français qu’autre chose, jusqu’à ce que je me dise : est-ce que tu ne l’es pas trop devenu ? Notamment quand j’ai pris conscience que la gauche au pouvoir n’apportait pas ce qu’elle avait tant promis. Si la gauche n’est pas prometteuse de fraternité et d’universalité, il n’y a plus rien à attendre de la lumière apportée par la République et les Droits de l’homme. Et donc, il me faut vite redevenir Algérien et peut-être même musulman. Je n’ai pas cédé, mais j’ai été pris de ce doute dans lequel beaucoup sont tombés depuis. Pourquoi cette difficulté de l’école à aller contre le déterminisme social ? L’école, ça peut marcher mais ça ne suffit pas. Ce qui m’a tiré, c’est mes parents, mes instits, le curé, l’épicier… Mais l’école vous rend « gaulois » et vous écarte un peu plus de ceux qui ne réussissent pas. Pour eux, elle est trop rigoureuse, pas assez dans la complexité. L’école réussit à merveille quand il existe une deuxième machine qui roule dans le même sens, sinon elle accorde peu de chances aux plus faibles.

30 ans après, la situation dans les quartiers a-t-elle changé ?

L’échec scolaire massif perdure et génère une désillusion. La crédibilité et la stature qu’avait l’école il y a 30 ans ont disparu. Les parents ne croient plus en la République et développent une forme de suspicion envers l’état de droit. L’école se retrouve seule, ayant perdu les militants qui l’entouraient : éducateurs, curés, accompagnateurs divers… L’idéologique et l’utopique se sont fanés. Aujourd’hui, on voit des garçons avec des barbes et des gandouras, des filles voilées qui passent le bac, en contradiction avec les valeurs de l’école républicaine. Trouver un ado qui s’affirme athée dans les quartiers, comme nous l’étions avec mes amis il y a 30 ans, devient impossible. Ces mômes considèrent l’islam radical comme un outil pour « faire ch... » la République.

Dans ce contexte tendu, comment retrouver foi en l’avenir ?

Ce qui me paraît prioritaire, c’est la façon dont on transmet le récit français. Si vous prenez l’État, la République, la Nation, il n’y a pour le moment aucun symbole auquel les mômes des quartiers puissent se raccrocher. On leur demande de devenir citoyen, d’aimer la France, le drapeau, Marianne… d’emblée, gratuitement, mais ils sont suspects s’ils ne chantent pas la Marseillaise, s’ils arborent un drapeau marocain ou algérien. L’enjeu est de faire en sorte, quand on raconte l’histoire de la République, devenue diverse et cosmopolite, que ces mômes se retrouvent grâce à des symboles qui leur parlent. Nos parents qui sont en France depuis soixante ans n’ont même pas le droit de vote, il aurait fallu leur donner il y a longtemps car ils sont devenus Français. Nos grands-parents qui ont combattu pour la France doivent être ré-illuminés dans des stèles, des récits. Ce ne sont pas tant des lois contre la discrimination qu’il faut, mais une réelle empathie pour ceux qui sont aussi les fils de la France.