L’ILE DE TI-JEAN (Evelyne Trouillot) Article de Jean Perrot
21 janvier 2010

L’ÎLE DE TI-JEAN (Evelyne Trouillot) : ARTICLE DE JEAN PERROT

Haïti, l’île d’Evelyne Trouillot :
mer et ciels confondus

« J’ai rêvé qu’un jour, les enfants de tes enfants chevaucheront les barracons pour voler dans le ciel et écrire leur nom sur les plus hautes étoiles. » E. Trouillot, Rosalie l’infâme

La magie des éléments et l’animisme enfantin

Nous souhaitons maintenant aborder d’autres rivages de la liberté promise par quelques écrivains agissant dans l’espace de la littérature de jeunesse, et notamment dans un premier temps par Evelyne Trouillot, née à Port-au-Prince à Haïti en 1954 et résidant dans ce pays après des études aux Etats-Unis. Celle-ci va nous entraîner plus avant dans le cadre de cette insularité si attirante pour ceux qui, sur les pas de Jacques Lacarrière, souhaitent porter « d’île en île une errance poétique, une quête inexplicable » (1)...

Pour avoir une idée de cette vision poétique, revenons à la convergence remarquable qui intervient, toujours dans l’oeuvre d’Alex Godard, entre Maé et le lamantin (2000) et La forêt de Cœur Bouliki publié deux ans plus tard. Le passage d’un album à l’autre s’accompagne d’une ultime et signifiante mobilisation des éléments, révélatrice d’un processus esthétique qui nous donne la clef de maint récit illustré. Après leur descente dans la sylve obscure, en effet, Sam et Mona de La forêt de Coeur-Bouliki sont emportés vers les hauteurs célestes dans une cage d’or par un gigantesque oiseau. C’est à ce moment crucial de l’antithèse initiatique entre le bas et le haut que se manifeste un travail particulier de l’image, équivalent graphique du « travail du rêve » de Sam allongé sur le tapis de sa chambre : le mélange du bleu de la mer et du bleu céleste sur une double page. Dans Maé et le lamantin, cette confusion des éléments réunifiés par la couleur avait eu lieu symétriquement sous l’eau, lorsque Maé retrouvait la lumière du soleil et le bleu du ciel en nageant dans la profondeur limpide du lagon ; l’enfant n’avait pas alors pour partenaire un être humain, mais un simple mammifère. Ainsi le transfert du bleu de la mer jusqu’au bleu du ciel témoignait-il finalement d’une élévation de l’humanité reconquise dans l’union du masculin et du féminin. Cette union des contraires exprimait en même temps l’équilibre des forces cosmiques secrètement maîtrisées dans le jeu du panthéisme et de l’animisme enfantins recoupant les catégories et les lois de la « pensée primitive » explorée par Claude Lévi-Strauss. Retrouverons-nous le même processus à l’œuvre dans les récits que nous allons considérer ? Et notamment, la même dynamique a-t-elle cours lorsque l’illustrateur et l’auteur sont différents, comme dans l’album non paginé qu’Evelyne Trouillot vient de publier sous le titre L’île de Ti Jean, illustré par Sophie Mondésir et accompagné d’un conte enregistré sur CD par Mariann Mathéus aux éditions Dapper en 2003 ?

Ti Jean d’Evelyne Trouillot : sauver l’enfant d’Haïti et du monde

- Force et douceur de la petitesse : une qualification naturelle contre la violence de l’esclavage L’île de Ti Jean est un conte étiologique moderne montrant comment un jeune garçon vif, intelligent et sensible, aidé par les auxiliaires magiques que sont divers animaux, parvient à neutraliser des forces mythiques négatives. L’enfant réussit à trouver une solution de compromis et à introduire un nouvel ordre social, et même cosmique, dans ce qui était au départ une sorte de paradis intemporel et qui a failli être détruit. Ti Jean, en fait, est le héros traditionnel des contes antillais, et on découvrira certaines de ses aventures martiniquais dans Ti-Jean des villes, un recueil d’Ina Césaire publié avec un CD en français et en créole par les éditions Dapper en 2004. Il se distingue ici autant de « l’enfant terrible » africain étudié par Veronika Görög (4) que du « trickster », le rusé des contes amérindiens. Il n’est pas cruel, comme le premier et n’assume pas une fonction de revanche sociale comme le second. Nouvel ingénu, il vit dans l’innocence d’un monde premier avec qui il est en parfait accord. Comme le dit l’introduction de la conteuse :

« Il était une fois un tout petit pays où le bleu du ciel dansait avec les vagues de la mer. Un petit garçon nommé Ti Jean y habitait. Ti Jean savait parler le langage des êtres et des choses de la nature. »

La « naturalité » profonde de l’enfant est ainsi soulignée dès le départ : elle constitue ce que, amplifiant la perspective formaliste de Vladimir Propp, A.J. Greimas, l’auteur de la Sémantique structurale (5) appellerait sa « qualification ». Une qualification accordée par la naissance même et par ce « donateur » merveilleux qu’est la nature. Ti Jean vit dans un univers dominé par l’entente des éléments, et, en particulier, par l’accord rythmique du ciel, décrit en premier et donc en position dominante, et de la mer qui semble la dépositaire festive d’un « gai savoir » et d’une énergie cosmique fondamentale : celle de la « danse » qui suppose un mouvement réglé et élégant.

De cette qualification dionysiaque résulte un bonheur d’exister dans la liberté qui est le propre mythique de l’enfant des îles, cet être dont la petitesse précisée par l’abréviation « Ti » de l’adjectif « petit », puis redoublée dans la formule « petit garçon ». Ti Jean dans son « tout petit pays » est, Petit Poucet à sa manière, le symbole même d’une concentration de la force déposée dans les « êtres » et « les choses » avec qui il communique. Car sa vie, comme le lecteur l’apprend tout de suite, est régie par le cours de l’astre solaire multipliant les occasions d’expériences sensuelles :

« Chaque matin à son réveil, le petit garçon se promenait au bord de l’eau. Ses pieds nus frôlaient avec bonheur le sable fin et il respirait l’odeur de la mer. »

Personnage d’une utopie rousseauiste, mais sans autre précepteur que la nature, très éloigné de l’extase contemplative de l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire, l’enfant est détenteur d’un corps qui sait profiter des dons de la nature. On notera le terme « frôler » qui suggère une complicité sensorielle empruntée au registre de la séduction amoureuse… Mais ce n’est pas le jeu de l’amour et du hasard qui règne ici explicitement comme dans la forêt d’Alex Godard, où Sam rencontrait Mona, mais le jeu tout court, comme nous allons le voir dans un instant.

Et dans l’univers littéraire d’Evelyne Trouillot, Ti Jean semble donner la réplique au personnage de Samuel dont la romancière décrit le destin tragique dans Rosalie, l’infâme publié la même année en 2003 et récompensé en 2004 par le « Prix Soroptimist de Grenoble de la romancière francophone ». Dans ce roman historique adressé aux adultes et montrant la vie à Haïti pendant la période coloniale, l’écriture répond au propos de réalisme et de protestation sociale d’un autre engagement ; le principe de réalité y prime celui du désir d’un bonheur utopique, mais nécessaire. Car Samuel est le fils d’une esclave et il a été « attitré officiellement le boy de Monsieur Raoul ». Il est l’ami d’enfance de Lisette, la narratrice qui, elle, devient « de plus en plus esclave de Mlle Sarah ». Leur relation pourtant a été placée sous le signe du bonheur :

« Samuel et moi, nous pataugions dans les mares et courions sous la pluie, défiant les avalasses et les orages. Ensemble, nous avons partagé taloches et mangues mûres. Nos mains mouillées et nues ont exploré nos corps, en nous émerveillant de leurs affinités et de leurs dissemblances. Nous chantions l’enfance et la tendresse de nos langues maladroites et douces » (6).

Mais cette idylle joyeuse a été rapidement gommée par la blessure que Samuel a reçue au service de son maître blanc. Enfin la mort a rendu caducs les projets que sa grand-mère avait faits pour lui :

« Le jour où l’on mit Samuel sous terre, Grann Charlotte m’expliqua les projets et les rêves que Man Thérèse avait eus pour son petit-fils. Elle le voulait, lui, négrillon créole aux petites oreilles et aux larges lèvres, nègre à talent, capable d’exercer un métier, d’acheter un jour sa liberté » (7).

On reconnaîtra peut-être les traits du personnage dans le portrait que Sophie Mondésir a proposé pour Ti Jean dans ses illustrations. Mais la grâce et la détermination originelles de ce dernier sont seules retenues et cultivées par le récit qui laisse donc attendre un avenir heureux. Ti Jean est un enfant qui, par antithèse avec ses prédécesseurs du passé colonial, va vaincre au terme de l’histoire. Il met fin, pour ainsi dire, au drame de tous ceux qui ont connu « l’île des esclaves » et qui, comme Evelyne Trouillot le dit dans son recueil de poèmes, Sans parapluie de retour , ont connu « L’insolence d’exister à l’envers de nous-mêmes. » (8) Sa liberté, en parfaite conformité avec le modèle de l’Emile de Jean-Jacques Rousseau, est une force positive qui s’exerce en dehors de toute considération politique explicite, car elle réside naturellement dans le jeu.


- L’imaginaire ludique

Ce jeu de Ti Jean est secret : celui de l’être qui découvre le monde dans les premiers temps de la formation de sa personnalité. Il renvoie d’abord ici à un symbolisme fort de la représentation du féminin. La conteuse, en effet, précise :

« Les grandes personnes ne savaient pas que Ti Jean organisait de grandes parties de cache-cache avec les coquillages. »

Le jeu de cache-cache, on le sait, est l’occasion d’une vérification de l’être et de son identité dans un rapport à soi et à l’autre. D’autre part, le coquillage est une des incarnations fantasmatiques la plus « archaïque » du féminin, comme il m’a été confirmé par une enquête dont j’ai rendu compte en partie dans Jeux et enjeux du livre d’enfance et de jeunesse (9). Le lecteur peut ainsi comprendre le sens que la conteuse (consciemment ou non) attribue aux mésaventures que Ti Jean rencontre dans un jeu où, comme il se doit, le fantasme règne en maître. Certes, Ti Jean sait creuser le sable et retrouver « bien vite les plus gros coquillages », mais sa sagacité est bafouée par les plus petits « qu’il n’arrivait pas toujours à distinguer parmi les grains de sable ». Défaite du petit homme devant les finesses de la femme minuscule ? Incapable de faire la différence entre les catégories de l’animé et de l’inanimé, l’enfant acceptait toutefois sa défaite avec bonne humeur : « J’abandonne, vous avez gagné ! disait-il alors. »

Mais c’était pour recourir à d’autres partenaires, s’élever plus haut sur l’échelle des êtres animés et se mettre dans la position de Maé qui nageait dans le lagon dans Maé et le lamantin :

« Lorsqu’il ne s’amusait pas avec les coquillages, Ti Jean adorait plonger dans la mer pour retrouver ses autres amis, les poissons. »

Ce qui n’était qu’implicite dans la rencontre de Maé et de la tortue ou des poissons de la barrière de corail devient ici un exploit merveilleux reconnu dans une identification, non par la forme, mais par le geste, à un animal aquatique : « Ce n’est pas croyable ! Cet enfant nage comme un poisson. » L’antithèse initiatique qui, à travers le passage du code aquatique au code aérien des éléments, opposait le lamantin à l’oiseau gigantesque (la harpie) chez Alex Godard, se retrouve ici sous une forme adoucie et moins conflictuelle, dans l’amitié que TI Jean va partager avec Lulu, « un grand papillon qui portait sur ses ailes les couleurs préférées de Ti Jean : le bleu du ciel et l’orange du soleil. »

La tension des couleurs complémentaires, selon les lois répertoriées par Johannes Itten dans Art de la couleur (10), correspond à l’expression des passions les plus fortes. Tel est le bien cas pour les deux couleurs nommées ici. Et une telle complémentarité redouble celle qui s’instaure entre le papillon et le coquillage, vecteurs, l’un, des codes du feu et de la temporalité intermittente et l’autre, de ceux de l’eau et de la temporalité étendue et lente : l’un incarnant le sec, le léger et le visible, et l’autre, l’humide, le lourd et le caché. Une opposition qui ressortit à un symbolisme quasi universel et dont nous avons pu repérer un exemple jusque dans le livre d’Heures d’Anne de Bretagne dans un article intitulé « Le poids d’une aile de papillon » (11) . La symétrie des partenaires induit donc des jeux symétriques, mais Ti Jean connaît avec Lulu dans les arbres des joies plus subtiles que celles qu’il partageait avec les poissons ou avec les coquillages. Ces « jeux d’exercice », selon la classification de Jean Piaget, appartiennent à un registre plus élaboré de la « surprise » : en un sens, il s’agit de parties de cache-cache paradoxales (Lulu « se cachait derrière son oreille, se perchait sur le bout de son nez. ») qui s’émancipent en « taquineries » et autres « tours » que Lulu réserve à son ami, sans jamais abandonner la complicité d’un ravissement partagé (« Lulu voletait alors devant ses yeux en agitant ses ailes d’un air ravi »). Mais surtout le clou de ces rencontres est présenté comme la stimulation ludique première souvent réservée à l’éveil sensoriel du nourrisson (12) : « Arrête, Lulu, tu me chatouilles. »

On voit par là que le conte d’Evelyne Trouillot participe d’une connaissance fine et nuancée de l’imaginaire enfantin. Et c’est l’évocation de ces jeux de l’enfance qui est brisée par la nouvelle d’un « méfait » (toujours, selon la terminologie de Vladimir Propp) : la « tragédie » que Lulu annonce à Ti jean en lui rappelant que « le maître de la terre et la reine des eaux ont décidé de fermer la mer. »

La raison de cette fermeture programmée est la querelle qui a opposé ces deux divinités élémentaires, familières des cosmogonies caribéennes et du Pacifique. On a rencontré plusieurs versions de ce conflit dans le roman L’âge du perroquet-banane . Parabole païenne de Claudine Jacques dans une précédente chronique : un des mythes de Nouvelle-Calédonie rapporté dans son livre montre ainsi le conflit entre Pêya, l’esprit maléfique de la Terre qui décida un jour de voler de l’eau et Rö, « la mère de toutes les eaux » qui, elle, « refusa de se laisser faire » (13)… Deux versions montrant non pas un antagonisme des dieux entre eux, mais opposant les dieux et les hommes, se trouvent aussi dans L’oiseau-mirage , recueil de contes inspirés par les contes haïtiens traditionnels publié à Port-au-Prince par Evelyne Trouillot en 1997 (14). Dans l’un, « La promesse du soleil », les hommes ont offensé l’astre solaire et dans le second, « Le cadeau de la reine », c’est un homme encore qui a offensé la reine de la mer en tentant de lui arracher les cheveux. Cet acte provoque la colère de la divinité qui condamne l’humanité à être privée d’eau, punition identique à celle qui menace l’île de Ti Jean. Dans les deux cas, le « méfait » est réparé par l’action d’un enfant : une fille, Tiladeng (mot créole désignant un esprit effronté, inquisiteur et intrépide), pour le premier et Frontéra, un garçon pour le second. Ce dernier a des traits qui le rapprochent de Ti Jean : « L’enfant était si petit que ses camarades refusaient de jouer à cache-cache avec lui. A cause de sa petite taille, il arrivait à se faufiler dans les endroits les plus ingénieux et nul ne pouvait l’y suivre. (p.70) » On a bien ici les caractéristiques dont va hériter Ti Jean, qui joue à cache-cache avec les coquillages minuscules, mais c’est surtout la gentillesse de Frontéra qui lui permet de gagner le pardon de la reine des mers : il montre, en effet, qu’il a bon cœur et qu’il est un bon fils, qualités qui lui valent l’affection de celle qui est décrite comme une mère sublime cosmique : « Le sourire de la reine se fit encore plus affectueux et légèrement mystérieux. Un doux mouvement des vagues berça l’enfant qui se laissa emporter. », p. 77) La divinité des eaux finalement n’a pas de rancune et sait oublier l’offense, puis pardonner : une faculté qui confirme la douceur que nous avons déjà relevée à propos des héros haïtiens.

Dans le cas de L’île de Ti Jean , l’opposition des antagonistes divins repose sur la contestation d’un territoire, le principe masculin (le maître de la terre) considérant que la mer prend trop de place et qu’il faut « la réduire. ». On comprend que l’enfant va s’impliquer dans le conflit, lorsqu’il apprend que la réalisation du « méfait » le privera de la présence de cette mer qui lui procure tant de bonheur : « Tu ne la verras plus », lui dit-on. Avec l’aide de ses acolytes animaux, coquillages, poissons et papillons, secourus par leurs amis respectifs, les fourmis et les oiseaux, le héros décide donc d’engager ce que Vladimir Propp appelle « l’action contraire ». Une double « tâche difficile » est donc accomplie : d’une part, de dissociation (afin de séparer « le petit pays de la partie qui serait coupée de la mer ») et, d’autre part, de liaison, dans le but de conserver à l’île ses traits caractéristiques (« En même temps, les oiseaux tressaient de longue lianes pour attacher les branches de tous les arbres du pays »).

Et la vérification de la justesse de ces mesures préventives intervient lorsque se déclenche une sorte de tsunami inversé : « La mer se repliait et toute cette eau faisait un vacarme terrible. » Les illustrations de Sophie Mondésir, auxquelles nous reviendrons plus en détails, renvoient ici directement, mais dans un autre style, aux images du tsunami que comportait L’éventail magique de Keith Baker. Il est vrai que ce phénomène des régions tropicales a déjà été abordé par Evelyne Trouillot dans une nouvelle « Raz-de-marée » publiée dans le recueil, Chambre interdite . Dans ce texte, la violence des éléments est aussi irrésistible que celle des êtres humains qui posent des bombes et qui viennent troubler le calme trompeur des hôtels du tourisme international. Comme l’indique la narratrice :

« Dans cette île, accent aigu oublié au milieu des vagues et semblant attendre la délivrance de la submersion, il était difficile d’échapper à la mer. »

La victime en est une jeune étrangère, Cécile, qui assiste donc depuis son hôtel, à un rapport conflictuel entre la terre et l’océan identique à celui qui menaçait Ti Jean :

« Une grande houle de colère parvint jusqu’à Cécile sans qu’elle pût en identifier la source. La petite île sembla se rétrécir pour mieux se déployer et déborder. L’océan de son côté s’avança vers elle comme pour la happer et l’étreindre » (15).

Sophie Mondésir semble avoir médité sur la force de la rencontre, car ses illustrations semblent la reproduire, paraissant même faire écho à la phrase de Rosalie l’infâme : « De grandes écumes venaient jeter leur bave mousseuse jusque devant les marches. » Cécile, pour sa part, se retrouve à genoux, « courbée en arrière, prisonnière d’une poussée intense et langoureuse » et la narration marque le crescendo d’une crise qui se clôt sur le spectacle d’une étreinte amoureuse : « L’eau atteignait ses seins, les savourant sauvagement avec une adresse éprouvée. » La note finale est celle d’une soumission solitaire : « Lorsque, déchaîné, l’océan avala l’île, la fille des grands lacs en un élan fervent se laissa tomber sur le dos pour l’accueillir. "

Dans L’île de Ti jean, en revanche, la relation est inversée : il ne s‘agit pas d’une domination violente du masculin (l’océan) sur le féminin (la jeune femme), mais d’une relation fusionnelle du héros et de la nature culturalisée qu’il importe de défendre.

Et la résistance est active, spectaculaire : « Alors que la mer se retirait, le petit pays partit avec elle. » : Ti Jean et tout son monde (« les fourmis, les arbres, les oiseaux, les coquillages ») sont emportés par le flux. On constate que le combat qui a été mené représente un maintien de l’union avec la terre-mer des origines, mais qu’il travaille à l’intégration d’une société adulte qui en paraissait exclue. La surprise finale est ainsi réservée aux « grandes personnes qui ne comprirent pas pourquoi elles se retrouvaient soudain sur un petit bout de terre au beau milieu de la mer. »

Une île ainsi est née pour le bonheur de tous et loin des querelles des divinités hostiles. Mais c’est au héros enfantin de ce conte étiologique que revient pour ainsi dire la palme du bonheur : « Et Ti jean fut encore plus heureux qu’avant, car chaque matin, il voyait la mer de tous les côtés de son île. » La séparation des dieux serait-elle la représentation d’un divorce parental et Evelyne Trouillot confierait-elle son pupille à la seule autorité maternelle, détentrice d’un savoir et d’une tutelle immémoriales ?

- Restituer l’enfance ?

L’album L’île de Ti Jean offrirait-il une solution imagée des conflits d’une société qui ne respecte plus l’enfance ? Et celle-ci devrait-elle, avec l’aide de la nature, retrouver une dignité que l’Etat ne lui a que partiellement conférée ?

Restituer l’enfance : Enfance et état de droit en Haïti , tel est le titre du sixième volume de la collection État de droit t de Haïti Solidarité Internationale (HSI) qui offre une réponse indirecte à nos questions. Evelyne Trouillot qui l’a rédigé (16) y défie les tabous et les oublis. Elle réfléchit à la situation difficile des enfants haïtiens qui constituent la part la plus importante (40%) de la population du pays et « questionne la responsabilité de l’Etat, tant au niveau de l’élaboration et de l’adoption des prescriptions légales relatives à l’enfance qu’au niveau de leur application », comme l’indique le compte rendu de son livre fait par AlterPresse-HaÏti, le 26 septembre 2002. Mais son réquisitoire va plus loin et s’adresse, en fait, à tout adulte concerné dans la mesure où elle met en doute « l’existence réelle des droits de l’enfant haïtien, vu que celui-ci est généralement annexé à un autre ayant sur lui toute autorité, ballotté entre l’autorité de la famille et celle de l’école. »

Il est évident que l’indépendance totale de l’enfant est une utopie et que le partage entre les pouvoirs de la famille et de l’école, expression de l’Etat, est une réalité internationale. Mais il est vrai aussi qu’une politique dans ce domaine ne peut être responsable que si elle respecte une certaine autonomie de l’enfant et s’accompagne d’investissements humains et financiers à long terme et à la hauteur des ambitions proclamées. Comme le rappelle encore le compte rendu d’AlterPresse-Haïti, Evelyne Trouillot souligne les incidences d’une absence de structures étatiques sur la condition des jeunes et de leurs familles. Elle observe que : « Prisonnier d’un environnement insalubre, dépourvu d’espaces de loisirs, l’enfant haïtien devient de plus en plus tel un oiseau en cage » (17).

Tout le contraire donc du destin qu’elle a tissé pour Ti Jean et que les oiseaux, comme les papillons, aideront dans sa volonté de libération. Pour l’écrivaine, c’est en tenant compte de la complexité des réalités de tous les enfants que « la société trouvera les moyens de se développer. » Evelyne Trouillot considère donc qu’il est primordial de récuser l’enfermement d’un « monde réducteur, faussement protecteur, et mensonger, mais qu’il importe de « se battre pour un état de droit où les libertés fondamentales, les principes de bases sont respectés et appliqués » (17).

L’île de Ti Jean est donc la première étape d’un travail de reconstruction qui consiste à forger pour l’enfant « une image de soi positive et digne » qui prenne en considération la couleur de la peau et les conditions de sa vie réelle. Destiné aux plus jeunes lecteurs et non lecteurs, le conte, toutefois, n’entre pas dans les détails historiques et ne met pas en perspective les « séquelles du colonialisme et de l’occupation », il n’aborde pas le dilemme qui s’impose souvent au colonisé à travers « le besoin de changer de peau ». Ti Jean, comme nous le notions dès le début, vit simplement dans l’évidence de l’être, dans l’immédiateté du soleil et de la mer, dans une unité naturelle qu’il transporte du mythe vers une société rénovée par ses actes et prouesses magiques. C’est, en quelque sorte, l’idéal d’une société du bonheur qu’il aide à restituer : celle que l’on découvre dans le premier conte de L’oiseau-mirage intitulé « Les ballons magiques », un royaume dans lequel « c’était toujours l‘été et la joie faisait la loi » (p. 7). Le pays du rire et du sourire.

Pour écrire son récit, Evelyne Trouillot qui connaît donc bien les contes et légendes de son pays, a « pensé surtout à la joie unique de grandir sur une île ou une presqu’île dans le cas de la république d’Haïti (l’île entière comprend la République dominicaine et la république d’Haïti). De voir chaque jour la mer dans son horizon familier, de la prendre pour quelque chose d’acquis… Aussi, je voulais montrer l’importance d’être à l’écoute de la nature et des animaux. », m’écrivait-elle dans une lettre du 9 mai 2004.

- La vision de Sophie Mondésir : complémentarités et fusions élémentaires

Un album est un tout artistique dont on ne saurait dissocier les parties, et, en particulier, le texte des images. Et ceci, quelle que soit l’opinion entretenue l’un sur l’autre par les partenaires du couple créateur qui parfois n’a même pas été consulté par l’éditeur. Dans ce cas particulier, Sophie Mondésir, d’origine martiniquaise, établie en France et illustratrice de nombreux albums pour le Père Castor chez Flammarion, a pu dans une évidente réussite réinvestir les images de son île rêvée dans les personnages et les décors du livre. Elle a été sensible à la tension esthétique qui organise l’histoire : l’opposition entre une vision concrète et rapprochée des choses et un point de vue plus distancié des structures de parenté introduites par la référence au mythe. Elle a été fidèle aussi à l’opposition centrale explicitement soulignée par l’auteur entre les couleurs complémentaires du bleu du ciel et de l’orangé du papillon. La couleur de ce dernier est ainsi devenue en quelque sorte l’index de la matière (terrestre, avec son feu central, et céleste, avec le feu solaire) et opposée aux éléments fluides, aériens ou liquides, et détermine l’organisation générale des paysages colorés.

Une telle conception structurale est clairement perceptible dans l’illustration qui montre le conflit entre le maître de la terre et la reine des eaux : celui-ci est représenté dans une vision euclidienne sous la forme du globe terrestre entouré, comme par autant de comètes, d’un tourbillon de traits colorés, orangé, rouge feu, vert et bleu.

Tout le talent de l’illustratrice dans sa narration a consisté à jouer sur la dynamique d’une mise en page qui exploite l’élévation (plus ou moins forte) et la courbure marine (plus ou moins tendue) de l’horizon. A cet égard, les deux pages de garde élargies par le déploiement d’un volet supplémentaire, sont remarquables, car elles montrent, dans une vision « par derrière » Ti Jean, assis sur une sorte de barrière faite de branches sommairement attachées, et en train de contempler l’immensité marine qui se fond avec le ciel à l’infini. Notons que l’enfant, penseur de Rodin à sa façon, paraît méditer sur la courbure du globe et que le disque jaune du CD, à demi enfoui dans la troisième de couverture semble le disque du soleil disparaissant dans la mer.

Dans la dynamique générale du récit, d’autre part, l’arc convexe des horizons s’inscrit dans une relation inversement proportionnelle à l’amplitude concave des plages et le système des paysages enregistre les ruptures et les saccades imposées par la séparation des éléments ordonnée par les dieux. L’image cosmique finale montrant le bout d’île, éclaboussure verte accrochée à l’arc incliné du globe, a transféré le bleu-vert des mers du sud sur le ciel, comme dans l’illustration d’Alex Godard : la coupure entre les deux éléments, toutefois est plus marquée, car elle répond à une distinction lucide des univers céleste et aquatique.

Ce qui nous amène à dresser un constat de nouvelles oppositions. Autant la nature de Godard, le Gouadeloupéen, est riche et pleine, lourde de parfums et d’alizés, plongeant dans les profondeurs de la jungle et de la mer, autant les images de Sophie Mondésir sont légères, aériennes, allant parfois jusqu’au dépouillement du vide. Autant l’un va au plus près de la sensation, jusqu’à risquer la noyade comme Idora, autant l’autre, toujours prête à s’envoler, prend de la distance pour avoir une vue d’ensemble « de l’île ». Avec Godard, celle-ci est un véritable continent mystérieux, illimité, une puissance dangereuse, énigmatique dans sa richesse même. Dans le cas de Sophie Mondésir, c’est la fermeture des territoires qui en fait la sécurité. L’île, dans sa petitesse, face à l’infini de la mer et des éléments, s’impose comme l’espace circonscrit d’un ensemble dont elle est le fleuron, la parure et la révélation. Car la luxuriance de la végétation n’est pas négligée, mais semble comme épurée par la touche aérienne de la palette de l’illustratrice, toujours prête à s’envoler avec ses propres papillons.

Et la sécurité de l’île où aucun squale n’affleure, a tout le charme d’une histoire d’amour : charme de l’éphémère et de la vie qui passe : une sorte de papillon. Comme le papillon représenté qui, un instant, semble entrer dans le soleil, apportant par en dessous une lumière qui éclaire le visage de l’enfant et se répand sur celui-ci qu’elle transforme en double magique, et sur la nature toute entière dans la complémentarité des ocres. Oui, l’action de l’enfant à travers la pureté des lignes dessinant les objets et la limpidité du ciel portant la mer vers les hauteurs a bien pour fonction de faire partager une ivresse : celle de l’enregistrement du passage du temps et de sa maîtrise temporaire par la création. L’ivresse, sans doute, de Ti Jean, fragile maître du royaume de l’éphémère et pensif devant la mer… Une griserie fine que traduit bien la mélodie à demi murmurée par la conteuse pour encadrer le récit ; la fraîcheur et la sobriété de la diction de Mariann Mathéus, d’une grande pureté, n’est pas troublée par un accompagnement musical offensif, mais simplement amplifié au moment dramatique par une sorte de souffle qui s’épuise en une vague sur la plage. Un livre triptyque qui est une très belle réalisation du musée Dapper !

Jean Perrot

Notes.

1) « île en île » (1998-2005 ), un site pour valoriser les ressources informatives et culturelles du monde insulaire francophone. www.lehman.edu/ile.en.ile
2) Citation placée en page d’ouverture du site.
3) Salon du Livre insulaire de l’île d’Ouessant : salon@livre-insulaire.fr.
4) Veronika Görög et all. Histoires d’enfants terribles (Afrique noire), Paris : Maisonneuve et Larose, 1980.
5) Algirdas. Julien Greimas, Sémantique structurale, Paris : Larousse, 1966.
6) Evelyne Trouillot, Rosalie l’infâme, Paris : Dapper, 2003.
7) Ibid.
8) Evelyne Trouillot, Sans parapluie de retour, édité par l’auteur, Port-au-Prince, 2001, p. 41.
9) Jean Perrot, Jeux et enjeux du livre d’enfance et de jeunesse, Paris : Les éditions du Cercle de la Librairie, 1999. Voir le chapitre sur « L’imaginaire ludique ».
10) Johannes Itten, Art de la couleur, Paris : Dessain et Tolra, 1974, p. 78.
11) Voir le site de l’Institut International Charles Perrault, également accessible par www.citrouille.net .
12) Voir la fonction de la « chatouille » dans l’imaginaire ludique. Jean Perrot, Du jeu, des enfants et des livres, Paris : Les éditions du Cercle de la Librairie, Paris, 1987, pp. 145 –146.
13) Claudine Jacques, L’âge du perroquet–banane. Parabole païenne, Nouméa, L’herbier de feu, 2003. pp. 26-27.
14) Evelyne Trouillot, L’oiseau mirage. Port-au-Prince : Éditions Haïti Solidarité Internationale, 1997.
15 ) Évelyne Trouillot : La chambre interdite. Paris-Montréal : L’Harmattan, 1996, 131-139
16) Evelyne Trouillot, Restituer l’enfance : Enfance et état de droit en Haïti. Port-au-Prince : Éditions Haïti Solidarité Internationale, 2002.
17) AlterPresse-HaÏti, 26 septembre 2002 Voir le site : www.alterpresse.org/article....

Revue Citrouille . Mis en ligne : Jeu. - Mars 31, 2005