Dossier "Les parents à l’école : Entrer sans frapper"
Entretien avec Gilles Monceau : « Jouer sur les ambiguïtés »
15 décembre 2014

Les attentes des parents à l’égard de l’école ont-elles évolué ?

L’évolution des attentes des parents c’est d’abord l’évolution de la demande sociale. On sait que le niveau de diplôme reste un atout important sur le marché du travail. Les parents ont compris ça depuis longtemps et tous souhaitent que leurs enfants prolongent leur scolarité le plus longtemps possible ou accèdent aux filières les plus reconnues. Dans un contexte de crise marqué par la crainte du chômage c’est un constat partagé par tous les parents, quelle que soit leur origine socio-professionnelle. C’est la façon dont les parents expriment cette attente qui peut être parfois perçue comme du désintérêt ou de la défiance vis-à-vis de l’école.

Il en résulte des tensions ?

Les tensions se concentrent sur les enjeux de réussite. Les parents de la classe moyenne développent des stratégies d’évitement du collège du quartier ou recourent aux cours particuliers par exemple. Et moins on dispose de ressources et de réseaux et plus ces enjeux sont tendus. Mais on voit émerger des comportements similaires chez les parents des milieux populaires. Ces parents ont le sentiment d’être moins bien traités que les parents et enfants d’autres milieux sociaux. Et plus ils participent aux affaires scolaires, plus ils sont confortés dans ce sentiment d’injustice. Ces tensions rejaillissent sur ceux qui sont en première ligne : les enseignants et les représentants de parents d’élèves.

Familles et écoles ne parviennent pas à communiquer ?

Penser séparément la relation parents/ école est artificiel. Pour mieux comprendre cette question il faut l’envisager en transversalité. Il y a aussi le travail social, les services municipaux, la santé, la famille, le quartier, le voisinage qui jouent un rôle dans la relation à l’école. En conséquence, même les écoles qui construisent des relations positives avec les parents ne sont pas à l’abri d’une agression brutale. Parce qu’il se passe dans le quartier des choses qui leur échappent : un enfant placé ou une descente de police. Dans des quartiers privilégiés aussi la crispation des parents peut-être relativement indépendante de ce que les enseignants ont mis en place.

C’est le fameux « malentendu » entre l’école et les familles ?

Plus que de malentendu je parlerais d’ambiguïté. Les dispositifs mis en place sont présentés comme un service rendu aux parents mais ils sont plutôt destinés aux milieux populaires et reposent sur des prescriptions éducatives. Or, quelle que soit la classe sociale, aucun parent ne supporte qu’on lui dise comment élever ses enfants. Ce que j’ai vu le mieux fonctionner ce sont les dispositifs dans lesquels tout n’est pas explicité et où les différentes parties peuvent se construire leurs propres représentations. Il faut faire davantage de place à l’observation et laisser survenir les effets imprévus de ces dispositifs. Si les enseignants veulent construire des relations durables avec les parents, ils ont intérêt à jouer sur ces ambiguïtés.

Cela suppose de la formation...

Certes les enseignants ont besoin de formation et d’information sur les dispositifs et expériences existants. Mais ils ont aussi besoin de temps pourpouvoir analyser l’environnement de leur école et la dynamique des relations avec les parents. Et puis il est essentiel d’avoir recours à des éléments extérieurs pour permettre aux équipes d’avancer sur leurs projets : d’autres enseignants formés à l’analyse de pratiques, des partenaires de l’école... Ce qui n’est pas forcément coûteux ni hyper spécialisé. On ne peut pas en rester à des dispositifs qui standardisent les problèmes pour y apporter des solutions toute prêtes considérées comme des « bonnes pratiques  ». Chaque école a ses tensions propres et des relations spécifiques avec les parents.

De bonnes relations enseignants-parents influent-elles sur la réussite scolaire ?

Difficile de dire ce qu’est une bonne relation. Ce qu’on observe c’est que les écoles où il y a le plus de candidats et une bonne participation aux élections de parents sont celles où les élèves réussissent le mieux scolairement. Mais ça nous dit peut-être simplement que les parents dont les élèves réussissent le mieux sont ceux qui investissent le plus les dispositifs de représentation scolaire. Ce qui est sûr, c’est que dès lors qu’on bouge la place des parents dans l’école, qu’on leur donne une place sans leur dire ce qu’ils ont à y faire, le climat scolaire change et s’améliore.

Ancien instituteur, Gilles Monceau est professeur en Sciences de l’éducation à l’Espé de Versailles. En 2008, il a participé à la rédaction de l’ouvrage « Des parents dans l’école », sous la direction de Martine Kherroubi.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Rapport assemblée nationale : développer la coéducation
- Trois questions à Paul Raoult, président de la FCPE : « « Expliquer pour recueillir l’adhésion des parents » »
- Nîmes : Et si on prenait un café à l’école  ?
- Pays de Gex (01) : Les enseignants font tampon
- Entretien avec Gilles Monceau, professeur en sciences de l’éducation, laboratoire EMA, Université de Cergy-Pontoise : « Jouer sur les ambiguïtés »