Journée AFEV du refus de l’échec
Jeunes des quartiers populaires en souffrance à l’école
24 septembre 2010

Sous le parrainage de Marcel Rufo et de Claire Brisset, chercheurs, acteurs et usagers du système éducatif ont débattu sur les souffrances des jeunes des quartiers populaires dans leur rapport à l’école. Des pistes de solutions ont été esquissées.

73,3% des élèves interrogés aiment un peu, voire pas trop ou pas du tout aller à l’école/collège (+ 7,3 point par rapport à 2009). Près d’un quart s’ennuient tout le temps ou souvent...Le Baromètre du rapport à l’école des enfants des quartiers populaires a servi de fil rouge à cet après-midi de débats sur le thème des Souffrances à l’école : agissons !. Des débats ponctués de vidéos de Curiosphère.tv. Des débats complexes car, comme l’a pointé Emmanuel Davidenkoff, journaliste sur les questions d’éducation et animateur de cet événement :"la difficulté, quand on parle du système éducatif, c’est que quand on tire sur un fil, tout arrive !" Le constat d’un système français inadapté pour les jeunes des quartiers populaires et produisant lui-même de l’échec a posé en filigrane la question des inégalités scolaires, réelle source de souffrance pour les jeunes, leurs parents, mais aussi pour les enseignants.

Stress, mal au ventre, des symptômes qui ne surprennent guère Marcel Rufo car près de la moitié des consultations en pédopsychiatrie sont motivées par des difficultés scolaires. Et "la souffrance, cela commence dès le début de la maternelle. Il faudrait que les enseignants soient mieux formés aux besoins des jeunes élèves". Les élèves qui ne comprennent pas ce qu’on attend d’eux perdent confiance en eux.

Pour Claire Brisset, "il ne faudrait pas demander aux enfants des choses qu’ils ne peuvent pas faire". Or c’est bien ce qui fait l’objet des évaluations et des notes, comme le dénonce André Antibi en faisant la démonstration de la constante macabre (1/3 bons, 1/3 moyens, 1/3 mauvais). Il y oppose la réussite de l’évaluation par contrat de confiance. Pour Marcel Rufo cette constante fonctionne dès la maternelle, alors qu’il faudrait "féliciter un enfant quand il réussit quelque chose, y compris dans les matières considérées comme mineures". "On ne peut pas être bon en tout, c’est une question de curseur, de savoir où on met la réussite", assène Marcel Rufo qui insiste : "« les enfants sont quand même compétiteurs". Il s’explique : "Ils cherchent quelqu’un - l’enseignant- qui va leur donner une notion de la "possibilité" même quand ils échouent. Alors ils seront prêts à repartir dans une compétition intime". "On fera mieux parce qu’on a quelqu’un à qui faire plaisir, renchérit Claire Brisset qui fustige la trop grande distance par rapport aux élèves qu’on a inculqué dans les formations d’enseignants.

Mieux comprendre les élèves et leurs habitudes de vie est aussi une des clés. François Sauvadet, sociologue et auteur de Le capital guerrier, explicite les oppositions entre les codes sociaux de ces jeunes et ceux des enseignants. Les jeunes de rue ont un autre rapport au corps, à l’espace et "on a oublié qu’il y avait une société de classes". Ils n’ont pas de rapport à l’avenir, un rapport pourtant nécessaire aux apprentissages. Marcel Rufo parle même de "trouble du temps vécu". mais pour F. Sauvadet, ce n’est pas une maladie, simplement une adaptation à des conditions de vie, d’où un certain fatalisme. Aussi propose-t-il modestement aux enseignants "d’avoir un comportement plus vivant, d’attendre avant de sanctionner, d’occuper l’espace de la classe, de réduire la distance". Un travail somme toute "très physique".

"La clé, c’est que les parents réinvestissent l’école", suggère Marcel Rufo pour redonner de la confiance à ces parents des milieux populaires qui gardent des relations distantes avec l’école : pas du désintérêt, mais plutôt un sentiment d’incompétence, un manque de compréhension de l’environnement et des attentes scolaires.

Le climat scolaire, le rôle des pairs est aussi interrogé. En travaillant sur l’environnement scolaire on peut apaiser les conflits et créer un espace où les jeunes se sentent bien. Un enfant sur 7 se dit victime de harcèlement et de violences selon Nicole Catheline, pédopsychiatre, qui préconise de "recréer dans chaque classe quelque chose qu’on partage ensemble". Au Québec un tiers de la formation est consacrée à la dynamique de groupe, à la gestuelle...

Repenser aussi l’architecture peut permettre d’offrir un cadre valorisant. Mais il y a de grandes inégalités en terme d’équipements scolaires. A travers son expérience de Maisons des adolescents, Marcel Rufo assure que "l’architecture soigne et éduque". Encore faut-il s’assurer "d’avoir, à côté des locaux d’enseignement, des espaces pour les infirmières, médecins, personnels sociaux, et autres personnels de la santé". Et s’ouvrir sur le monde extérieur implique aussi de fixer les limites, de matérialiser ce qui fait le dedans et le dehors, tout comme il est nécessaire de créer une temporalité d’ouverture et de fermeture des locaux, et de définir à chaque fois les usages pour tous les membres de la communauté éducative. Pour François Sauvadet cette prévention situationnelle est nécessaire, mais il craint qu’ "à partir de cette volonté d’améliorer des petites choses, on arrive à faire que le système tienne, un système profondément injuste".

Paul Robert, auteur de La Finlande un modèle éducatif pour la France en appelle aux expérimentations dont l’illustration a jalonné l’après-midi (notation/évaluation, assistants pédagogiques pour seconder les enseignants en classe...). Il y ajoute l’école fondamentale (du primaire au collège) et le dispositif finlandais d’aide aux élèves en difficulté très performant (formation des enseignants, prise en charge immédiate) ainsi qu’une conception centrale et globale de l’enfant : on ne parle pas d’ élèves mais d’ enfants. Enfin la Finlande "a mis en avant l’égalité des droits, c’est bien autre chose, c’est garantir les mêmes droits à tous quelque soit son lieu de vie, son origine, etc.". Ce que précise d’ailleurs Mathieu Hanotin, vice-président du conseil général 93 :"l’égalité des chances, c’est un point de départ ; l’égalité des droits, c’est un objectif qu’on se donne".

Baromètre Afev 2009 : La souffrance des enfants à l’école