J’ai mal à mon métier
15 mars 2010

C’est un sentiment diffus mais bien réel : les enseignants ont mal à leur métier. Pour ouvrir le dossier, nous avons organisé une table ronde, soumis le verbatim à Claude Lelièvre, trouvé des enquêtes surprenantes...

Il se passe quelque chose dans l’école sur l’exercice du métier. De petits faits, isolés, anodins, mais qui interrogent tout de même.

Par exemple, cette enseignante chevronnée de CM2 qui réunit les parents d’élèves pour leur dire toutes les réserves qu’elle a sur les évaluations mais, en même temps, sur sa responsabilité de faire réussir à ses élèves cette évaluation contestée parce qu’elle restera dans leur dossier durant toute leur scolarité. Et elle organise deux semaines de véritables bachotages. Ou cet enseignant du centre de la France qui avoue que, face à la nouvelle organisation de la semaine scolaire, ses collègues et lui n’ont pas reconduit le travail en équipe qui prévalait les années d’avant. Rien ne s’est dit entre eux, comme s’ils en avaient un peu honte... Isolé ? Anodin ? La question vaut d’être posée. Est-ce que le métier a changé ? La responsabilité enseignante ? Les réformes Darcos ? La liberté pédagogique ?

Pas facile de répondre à une question aussi vague que l’expression « malaise enseignant » traduit imparfaitement, et donc trahit. Pour en savoir plus, nous avons proposé à un groupe d’enseignants de dix écoles différentes du Val d’Oise une table ronde où ils s’exprimeraient : sous différentes formes les mêmes questions reviennent (lire l’articleProfessionnels en manque d’autonomie ). Ainsi Raphaël commentant des évaluations ratées confirme les injonctions de l’inspection académique : « Tout ça pour qu’on fasse du bachotage jusqu’à la fin de l’année » et d’en conclure « du bachotage sans faire le reste du programme, là on transforme le métier ». Vient logiquement la question de la marge de manœuvre de l’enseignant entre les injonctions ministérielles et la réalité de la classe. La fameuse «  liberté pédagogique » est en cause : si Élisabeth n’est « pas sûre qu’on en ait encore », Florence est plus optimiste : « J’entends les changements, j’en prends connaissance, mais je ne prends pas tout en compte. J’essaie de garder la direction que je me suis fixée parce que sinon j’ai l’impression que je vais m’y perdre ». L’accord se fait pourtant sur le manque de temps avec cette remarque terrible d’Isabelle : « On nous a obligés à compter le temps alors qu’avant on ne comptait pas. Comme il y a le tableau à remplir sur les 60 heures, on compte... C’est l’effet pervers ».

Mathieu, avec ses quatre ans d’ancienneté, défend sa liberté pédagogique en continuant à « faire de l’observation réfléchie de la langue (ORL) ». Mais pour conserver cette liberté, Anne recourt à ces « petits arrangements » qui sont la variable d’ajustement : « on peut prendre dans les textes des choses qui font que, dans la pratique personnelle, les choses ne changent pas trop ».

Nous avons ensuite soumis le verbatim de cette rencontre à Claude Lelièvre (lire l’entretien « Une responsabilité vécue dans la culpabilité » ) pour qu’il essaie d’en débrouiller les fils. L’historien de l’éducation en déduit que « bien faire son métier » c’est « répondre à l’exigence de réussite de tous ». « Une responsabilité très forte, beaucoup plus forte qu’il y a quinze ans », mais « vécue dans l’inquiétude, voire la culpabilité ». Pour lui, la politique ministérielle a brouillé les repères et des moyens ont été supprimés. Résultat : «  les enseignants ont le sentiment d’être perdus ». Pas étonnant alors que les enseignants « pointent la dégradation de leurs conditions de travail comme la première de leurs préoccupations ».

Chemin faisant, nous nous sommes rendus compte que ce questionnement diffus se posait dans des formes diverses dans des lieux divers. Chez les syndicalistes du SNUipp par exemple (lire l’articleL’Orne mène l’enquête ). Dans l’Orne, les syndicalistes ont lancé un questionnaire qui a recueilli, pour le moment, 208 réponses sur 1 300 enseignants. Avec des questions sur la valorisation du métier, le stress au travail, les relations avec la hiérarchie, l’avenir professionnel. Et les premières conclusions des responsables : « la question des conditions de travail est devenue une question syndicale incontournable ». Dans l’Yonne,(lire l’articleL’Yonne cherche ) la démarche est différente. Partant du sentiment « partagé » selon lequel les enseignants « souffrent de ne pas pouvoir faire du bon boulot », une quarantaine de syndicalistes se sont mis à travailler sur la question « C’est quoi le métier maintenant ? ». Dans l’Indre-et-Loire,(lire l’articleL’Indre-et-Loire observe ) une enquête va également être lancée sur les conditions de travail.

Les réformes Darcos étant en cause dans ce changement vécu par les enseignants, on pourrait penser que le problème est propre à l’éducation nationale. Une équipe du CNRS de Versailles vient de publier « L’injonction au professionnalisme » un travail qui, au contraire, élargit la question aux secteurs publics et privés. Leurs conclusions sont éclairantes, comme nous le révèle (lire l’articleProfessionnels en manque d’autonomie ) Philip Milburn « On observe de la part des tutelles ou des entreprises une demande d’un plus grand professionnalisme qu’on peut traduire par un surcroît de compétences, d’expertise, de qualité dans le travail, de productions... Or, dans le même temps, les modes de contrôles du travail se développent et ôtent aux professionnels une part de leur autonomie ». En conséquence, « dans les nouveaux cadres imposés, les professionnels ne fixent pas la nature de leur travail, ils ne font plus le choix des choses à faire ». Comment cela est-il vécu par les salariés ? «  Ces nouvelles modalités apparaissent comme une aliénation de la liberté professionnelle et cela peut se traduire par de la souffrance et/ou de la résistance  ». ça vaut le coup d’ouvrir le dossier.