Interview
« Incarner le plaisir d’apprendre »
12 janvier 2015

Alors qu’il prend sa retraite professionnelle, mais entend bien continuer à parler de pédagogie, Philippe Meirieu livre à Fenêtres sur cours quelques réflexions sur l’école, la refondation et le rôle des enseignants.

Comment a évolué selon vous la place de la pédagogie et des pédagogues à l’école ces dernières années ?

Nous avons subi, depuis les années 80, une attaque en règle contre la pédagogie  : elle a été accusée de tous les maux par ceux-là mêmes qui n’en avaient jamais lu une ligne et en ignoraient toute l’histoire. Derrière ces attaques, il y a, sans aucun doute, ce que Jacques Rancière a identifié comme «  la haine de la démocratie  »  ; il y a aussi une vision religieuse, voire magique, de l’apprentissage qu’il suffirait de décréter pour qu’il se produise  ; il y a, enfin, le refus de penser simultanément transmission et émancipation. Résultat  : la culture pédagogique s’est trouvée en quelque sorte délégitimée. Des pans entiers en ont été oubliés, au point que certains redécouvrent aujourd’hui, parfois naïvement, des lieux communs de l’éducation nouvelle énoncés dès les années 1900  ! Ce déficit pédagogique est, à mes yeux, une des causes de la crise identitaire des enseignants  : sans réflexion sur les finalités et les méthodes pédagogiques, le métier perd son sens.

La refondation actuelle (re)donne-t-elle une place à la pédagogie  ?

Oui, dans l’énoncé des principes. Un peu moins dans les faits. La formation initiale reste souvent une juxtaposition d’enseignements et de stages, sans problématisation proprement pédagogique sur les enjeux des pratiques. La formation continue est sinistrée. Les travaux de pédagogie, dans l’université, et même au sein des sciences de l’éducation, se font de plus en plus rares. Les revues et les collections d’ouvrages sur la pédagogie peinent à survivre. Dans les médias, on a parfois l’impression qu’il n’y a plus que les «  écoles alternatives  » qui s’intéressent à la pédagogie. C’est faux, évidemment. Beaucoup d’enseignants travaillent sur des questions pédagogiques, beaucoup sont engagés dans des innovations prometteuses. Mais ils se sentent bien isolés dans une«  machine-école  » trop souvent vécue comme une entreprise technocratique.

Pédagogues, didacticiens, concepteurs, que doivent être les enseignants d’aujourd’hui et de demain  ?

Les enseignants d’aujourd’hui et de demain doivent, de la maternelle à l’université, être de véritables «  enseignants-chercheurs  ». Ils doivent pouvoir réfléchir, se cultiver dans leur discipline et en pédagogie, chercher, inventer, évaluer… bref se réapproprier leur métier et non pas être des exécutants, même «  performants  », d’une «  société anonyme  ». Face à des élèves qui requièrent, de plus en plus, qu’on «  refasse l’École  » pour pouvoir «  faire la classe  », ils doivent construire des situations d’apprentissage exigeantes. Quand toute la société susurre à l’oreille des enfants et des adolescents que, pour faire marcher le commerce, il vaut mieux «  prendre son pied  » que de «  se prendre la tête  », ils doivent incarner le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre.

Quelles priorités pour cela ?

Il faut que notre École suscite et facilite l’investissement de ses enseignants dans leur métier, qu’elle encourage le travail en équipe et la mutualisation systématique des expériences et des acquis. Il faut redonner sa place au travail pédagogique et relancer d’urgence une formation continue de qualité.

Philippe Meirieu retraité parlera-t-il encore de l’école ?

Oui, sans aucun doute  ! L’École est ma passion et la question de la transmission restera au cœur de mes préoccupations. Surtout, je voudrais pouvoir continuer à parler avec les enseignants de tous niveaux qui partagent mon amour de l’École et mon intérêt pour la pédagogie. Parler avec eux, pour apprendre d’eux, comme je le fais depuis bien des années. Parler avec eux pour témoigner des travaux que je continuerai à conduire. Parler avec eux pour retrouver ensemble la force de continuer le combat… En tant qu’universitaire, je suis évidemment attaché à la nécessité de communiquer sur des travaux scientifiques. Mais en tant que militant pédagogique, je crois aussi à l’importance des mobilisations collectives. En éducation comme ailleurs, «  faire le vrai  » est une tâche profondément nécessaire  ; mais donner du courage aux enseignants n’est pas, pour autant, une entreprise méprisable.

Voir aussi en vidéo :
- plusieurs personnalités du monde de l’éducation rendent hommage à Philippe Meirieu