Mai 68, c’était il y a 43 ans. Loin et proche à la fois. Mai 68, c’est l’étonnant croisement de l’utopie étudiante et d’une mobilisation sans précédent du monde du travail : près de 10 millions de grévistes, beaucoup plus que pendant le Front populaire de 1936. Si ce ne fut pas une révolution, les acquis furent importants et bien des choses changèrent, après, dans la société française. Anti-impérialisme, aspiration à l’égalité, solidarité avec les ouvriers, critique du pouvoir… c’était le rêve d’une autre société basée sur un autre possible....... Deux albums très complémentaires font découvrir cet évènement aux jeunes lecteurs, à travers le vécu de deux enfants dans des contextes différents...
L’originalité de cet album, c’est qu’il évoque Mai 68 du côté des ouvriers, en province, loin de Paris, du Quartier latin et du mouvement étudiant, sans qu’il soit pour autant occulté.
C’est Martin 12 ans ( Alain Serres, son double, s’est nourri de ses propres souvenirs d’enfance !) qui raconte SON Mai 68. Martin vit dans le Sud-Ouest et sa sœur Nina est étudiante à Bordeaux. La seule de la cité ! La mère tient la maison et gère avec inquiétude un porte monnaie qui se vide. Le père est cheminot, en grève depuis plusieurs jours pour les salaires. L’école de Martin étant fermée, il accompagne son père sur le porte-bagage du Vélo-Solex. Pas toujours facile de convaincre les collègues, de persuader les ouvrières des petites entreprises étroitement dépendantes du patron, de débrayer !
Mais la grève s’étend, le 13 mai est un triomphe.

A la télé de son copain Charles – dont le père est gaulliste comme beaucoup de gens de la cité - Martin voit les CRS matraquer les étudiants. Il s’inquiète pour Nina qui occupe sa fac ; mais elle débarque à la maison par le dernier train, porteuse de discours étonnants… avec un gars chevelu, bizarre qui lui tient la main !
C’est ainsi que Martin vit au quotidien ce Mai 68, allant de découverte en découverte, jusqu’aux accords de Grenelle, la douloureuse reprise du travail, les législatives qui à sa grande stupéfaction, voient la victoire « de ceux qui n’ont pas fait grève » … Mais son Mai 68 est inoubliable et grâce aux acquis obtenus, on aura la télé en octobre pour les Jeux de Mexico et – Ô merveille ! – une 4L bleue !

Les dessins de Pef très inspirés par les affiches de Mai 68, éclatent de couleurs et de mouvement. Comme les autres livres de la collection « Histoire d’histoire », le récit est ponctué de petites vignettes d’archives, commentées, qui éclairent le contexte « Dans notre album, nous sommes loin des caricatures de grévistes nantis, irresponsables, prenant le public en otage (…) C’est un moyen de se rappeler que les évolutions de la société ne se font pas sans heurts. Pas plus qu’elles ne s’accomplissent sans grands rêves collectifs. » (A Serres).
Mai 68 vu par Véronique, 9 ans.
La petite Véro est à craquer avec sa jupe plissée à bretelles, son pull fait main, ses chemisiers à col rond et ses petites lunettes. Le milieu social est celui des classes moyennes : maman institutrice, papa météorologiste, un grand frère Vincent et la petite sœur de18 mois. La famille a quitté le Tchad devenu indépendant en 1959 et vit dans un appartement de la banlieue parisienne. Ils possèdent machine à laver, télé et 404 Peugeot, biens de consommation encore rares à l’époque.
L’album commence par un flash back sur la France de l’Après Guerre : la figure du Général de Gaulle "le libérateur", le droit de vote des femmes, la "Nouvelle vague" au cinéma, mais aussi les émigrés d’Espagne, du Portugal, du Maghreb, de Turquie... appelés en renfort pour "reconstruire la France" et qui essaient de survivre dans " des baraques sans eau ni chauffage" : les bidonvilles. Il est question aussi de nos colonies et des nouvelles guerres qui se profilent…
Puis, les vastes doubles pages avec leurs dessins à la ligne claire, leurs vignettes et leurs bulles, regorgent de détails sur le mode de vie, la culture, les valeurs de 1968.

On redécouvre avec délice la culture juvénile de l’époque : Tintin, les séries du Club des cinq et d’Alice, Mademoiselle Age Tendre, le Che, et à la télé Saturnin, Bonne nuit les petits et Zorro…
Tandis que les Shadoks pompent, pompent, pompent, le contexte mondial s’alourdit : guerre du Viet-Nam, assassinat de Martin Luther King sur fond de racisme exacerbé et réaction des jeunes paciistes américains avec le mouvement Hippies.
Puis les luttes sociales qui se multiplient et l’entrée en ébulltion de la fac de Nanterre bouleversent le paysage : Vincent le frère aîné - "Appelez-moi Vince ! -" se lance dans la bataille au Quartier Latin, sous l’œil très intéressé de Véro qui collectionne les slogans. La zizanie règne entre parents, oncle et tante. Les grèves s’étendent dans un Paris bouleversé tandis que la province profonde prend peur.
Véro tente aussi sa manif avec les gosses du quartier sous une banderole « Il est interdit d’interdire. Les enfants au pouvoir ». Mais une claque bien sentie suffit à disperser la troupe !

L’album s’achève sur le retour au calme et les subtils changements de la société de l’Après 68 : augmentation des salaires, diminution du temps de travail, réflexion sur le statut de la femme, planning familial ... Et pour Véro, le plus important ! la mixité des écoles et les maîtresses en pantalon ! "
Comme on le voit, cet album est une mine documentaire sociologique et historique, avec un brin de nostalgie, des clins d’oeil et beaucoup d’humour. Tout est léger et tendre dans cette évocation de ce moment important de notre passé. Les enfants comme les adultes y trouvent leur compte avec bonheur.
Marie-Claire Plume