Carte scolaire
Gers : le bonheur n’est plus dans le préau
9 avril 2014

Le profil rural et les difficultés socioéconomiques du Gers renforcent le rôle primordial de l’école dans le département. Mais alors que s’amorcent les opérations de carte scolaire, les écoles gersoises réclament toujours les moyens de fonctionner correctement.

Campagne riante et vallonnée, tradition du bien-vivre et de la fête, climat méridional empreint de douceur, la carte postale vite expédiée du Gers renvoie une image de petit paradis. Mais si le cadre champêtre d’un film à succès ou les échos harmonieux des festivals d’été contribuent certainement au solde migratoire positif du département, la réalité est à nuancer. Avec une population de 190 000 personnes et moins de trente habitants au kilomètre carré, le Gers se classe parmi les départements les plus ruraux de France mais loin des plus riches. 45,9 % seulement des foyers fiscaux sont imposés (moyenne nationale 53,5%) et les 463 communes dessinent un territoire très éclaté où les services publics jouent un rôle majeur en terme de lien social et de réduction des inégalités. Un réseau scolaire très dense permet à un maximum de petits gersois de bénéficier d’une école de proximité : 229 écoles dont 114 au sein de 49 regroupements pédagogiques intercommunaux (RPI) accueillaient 14 151 élèves à la dernière rentrée. Un dispositif caractérisé par de nombreuses petites structures  : 80 % des écoles ont 4 classes ou moins et 32 % n’ont qu’une classe. Si elle est adaptée à la ruralité, cette configuration n’est pas sans incidence sur le fonctionnement du service public d’éducation : classes à cours multiples, effets de seuil, besoin accru de remplaçants, frais de déplacements importants... Faute de prise en compte de ces spécificités, les écoles gersoises touchées comme les autres par la saignée de postes pratiquée depuis dix ans ont atteint le point de rupture et c’est le remplacement qui en est le premier symptôme.

Le manque de remplaçants met en tension les enseignants et les parents d’élèves

Le remplacement en panne

Ce matin, à l’école maternelle de Cazaubon, on pourrait sabler le champagne. Trois maîtresses pour trois classes, c’est en effet une situation peu courante depuis janvier et le début de l’absence d’une enseignante titulaire. 8 remplaçants différents se sont succédés dans la classe de moyens, retirés qui d’un remplacement long, qui d’une décharge de direction pour éteindre la grogne de parents excédés. « Les enfants sont perdus, ils ne veulent plus venir à l’école. », « l’ATSEM est leur seul repère », « Les projets, les sorties sont annulés.  » Les trois mamans présentes devant l’école ne décolèrent pas et ont rédigé un courrier au nom du conseil de parents à l’inspectrice et à la mairie ainsi qu’une adresse à la presse locale. Selon elles, certains parents envisagent de scolariser leurs enfants à l’école privée toute proche de Gabarret. Laurence, qui assure l’intérim de direction, évoque ces journées déstructurées où il faut se répartir les élèves sur deux classes : «  les petits souffrent, ils perdent leurs repères et certains se remettent à pleurer ». Contexte différent, mais même problématique à Auch, la « grande ville » du département (21 000 habitants) à l’école primaire Rouget de l’Isle. Là aussi un arrêt maladie qui se prolonge et l’impossibilité pour l’administration d’assurer durablement le remplacement dans une école qui compte 6 classes dont une CLIS et accueille une population défavorisée avec 25 % d’élèves nouvellement arrivés en France (ENAF). L’équipe d’enseignants témoigne de l’impossibilité à travailler correctement depuis 3 mois. Fabienne, la maîtresse de CLIS a dû suspendre les inclusions en classe ordinaire qui sont la base de son organisation. Jean le directeur parle de la défiance des parents : «  Certains s’en prennent à l’enseignant à qui ils reprochent d’être malade. » Après avoir gardé les élèves dans la cour, les enseignants ont organisé une conférence de presse devant l’école en décembre pour alerter l’opinion. Résultat : les remplaçants arrivent de temps en temps comme aujourd’hui Karen, « sortie » d’un remplacement long : « ça fait deux ans que c’est intenable, on court d’un bout à l’autre du département, d’une classe à l’autre, sans suivi, sans pouvoir rien préparer. La plupart des remplaçants n’en peuvent plus. ».

Un département oublié

Comment expliquer cette dégradation ? En 5 ans, le nombre de remplaçants est passé de 70 à 50. Une conséquence des retraits de postes mais aussi depuis deux ans, de la suppression de recrutement de surnombres qui permettait à chaque rentrée de colmater les brèches. Aujourd’hui l’administration propose comme unique solution de recruter des contractuels parmi les M2 titulaires du Master mais avec seulement 5 candidats potentiels, peu d’espoir d’amélioration significative. Car cette crise du remplacement n’est que la partie émergée de l’iceberg. Sur les 5 dernières années le département a perdu 50 postes alors que les effectifs d’élèves ne cessaient d’augmenter. Le taux d’encadrement augmente régulièrement, le P/E (nombre de postes pour 100 élèves) est passé de 6,09 à 5,70, une valeur supérieure à la moyenne académique mais qu’il convient d’apprécier au regard des contraintes territoriales. Le Gers n’a plus que 4 réseaux d’aide complets pour le département (un par circonscription) et il a été oublié par les nouveaux dispositifs de la refondation : un seul poste « plus de maîtres que de classes » lâché pour compenser une fermeture et pas de poste étiqueté pour l’accueil des moins de trois ans. Comme d’autres départements ruraux, le Gers a aussi raté le train des postes créés lors des deux dernières rentrées, l’intégralité de la dotation académique allant au département plus urbain de Haute-Garonne pour tenter de résorber son retard.

Défendre l’école rurale

Face à ce traitement de défaveur, le SNUipp-FSU ne reste pas les bras croisés. En 2013, la mobilisation déclenchée par le syndicat a permis de récupérer deux postes. Cette année les sept suppressions envisagées ont été ramenées à trois avec l’appui des élus locaux qui ont défendu auprès de Vincent Peillon la cause de la ruralité. À l’initiative d’un collectif unitaire qui associe les parents d’élèves, le SNUipp-FSU continue à réclamer les quarante postes qu’il estime nécessaires. Rassemblements le samedi matin, courrier adressé à tous les élus, vœu pour le conseil municipal, motion de conseil d’école, le syndicat fait feu de tout bois pour obtenir une rallonge budgétaire, empêcher les fermetures de classes qui menacent 40 écoles lors des prochaines opérations de carte scolaire et obtenir les indispensables postes de remplaçants.

Rentrée 2014 : une préparation compliquée

2355 postes créés dans toute la France. Même si le retour de l’investissement éducatif est confirmé, les dotations ne permettront pas de faire face à tous les besoins départementaux alors que 38 000 élèves supplémentaires sont attendus à la rentrée 2014. À l’exception de Nancy-Metz, de la Guadeloupe et de la Martinique, toutes les académies voient leurs moyens augmenter. Mais 16 départements sont contraints de rendre des postes (Ardennes, Meuse, Vosges, Haute-Marne, Haute-Saône...) et 14 ne bénéficient d’aucune création (Mayenne, Cher, Indre, Manche, Orne, Nièvre, Jura...) La préparation de la rentrée s’annonce donc encore délicate. Le SNUipp-FSU estime qu’il faut à la fois rattraper le grand retard de postes dont souffre le primaire, mais aussi absorber la hausse démographique tout en assurant le développement des dispositifs « plus de maîtres que de classes », « moins de trois ans », la reconstruction des RASED et des brigades de remplaçants, afin de relancer sérieusement la formation continue. L’investissement budgétaire au service de la réussite des élèves et de leurs enseignants doit donc s’amplifier.