Dossier " Éducation prioritaire : ambition réussite"
« Généraliser la dotation inégalitaire »
3 octobre 2013

Jean Yves Rochex est professeur en sciences de l’éducation à Paris VIII. Au sein des réseaux ESCOL et RESEIDA , il travaille sur les inégalités sociales de réussite scolaire. À lire notamment : « La politique ZEP en France, laboratoire des politiques d’éducation ? », RFP n° 177 (IFÉ-ENS)

- En quoi une refonte de l’éducation prioritaire (EP) est-elle nécessaire ?

  • Elle l’est à plus d’un titre. D’abord parce que depuis la création des ZEP en 1981, cette politique a été l’objet d’une alternance de phases de relance et de mises en sommeil de la part du ministère, ensuite parce que, au fur et à mesure, ses objectifs politiques eux-mêmes ont évolué, sans que ces évolutions aient été référées à des choix et des principes politiques explicites publiquement débattus et assumés.

- De quelle évolution parlez-vous ?

  • En France comme en Europe, on a vu un recul notable des préoccupations initiales de lutte contre les inégalités, et des conceptions selon lesquelles les politiques d’EP pourraient être un ferment de transformation et de démocratisation des systèmes éducatifs et de leurs modes de fonctionnement. Par contre on a vu s’affirmer de plus en plus l’objectif de permettre à tous, et particulièrement à ceux que François Dubet, le sociologue, appelle « les vaincus de la compétition scolaire », l’accès à un minimum de savoirs et de compétences jugés nécessaires pour éviter le décrochage scolaire ou l’exclusion sociale. S’est ensuite développée une visée de « maximisation des chances de réussite » pour permettre à chacun de développer ses talents, son potentiel, voire son excellence propre.

- Les logiques individuelles ont remplacé l’ambition sociale ?

  • Elles ont été dominantes de la fin des années 1990 jusqu’à la mise en place des RAR et du dispositif Eclair ou des internats d’excellence. S’y affirme, notamment au travers des deux méta-catégories d’« élèves à risque » et de « besoins éducatifs particuliers », une logique d’adaptation des systèmes éducatifs à la diversité des élèves et de leurs « talents », qui ne s’interroge guère sur les modes de construction sociale et scolaire de ces besoins, risques ou « talents », et qui renoue avec une vision individualiste, voire naturalisante des causes de la difficulté ou de la réussite scolaire. Une refonte de l’EP devrait remettre au premier plan l’objectif de réduction des inégalités scolaires, et effectuer un bilan sans complaisance de la politique ZEP depuis 30 ans.

- Justement, quels éléments de bilan retenir ?

  • D’une relance à l’autre, le nombre d’établissements et d’élèves concernés par cette politique n’a cessé de croître, jusqu’à représenter aujourd’hui environ 1 élève sur 5 en primaire et au collège. Cette extension a entraîné une dilution des moyens déjà bien insuffisants. D’autre part, les réponses politiques liées à la création des ZEP ont peu porté sur le coeur des situations et difficultés d’apprentissage. On a beaucoup compté sur les initiatives locales et la mobilisation des acteurs , sans pour autant les outiller et sans que soit organisée une véritable réflexion collective sur la nature des pratiques sociales et professionnelles susceptibles de faire reculer l’échec et l’inégalité scolaires. Dès lors, ce qui a dominé, dans un contexte de tensions et difficultés croissantes que les enseignants ont le sentiment de devoir affronter seuls, ce sont des modes d’adaptation conduisant à minorer ou à contourner les difficultés plus qu’à s’y attaquer et à travailler à les résoudre. Au point que divers travaux de recherche ou rapports ont pu mettre en évidence ce que l’IGEN Anne Armand a qualifié de véritable déficit d’enseignement.

- Alors quelles priorités pour la refonte ?

  • Du ministère jusqu’aux équipes, la question des modes de fonctionnement et des pratiques les plus à même d’oeuvrer à la démocratisation de l’accès aux savoirs devrait être centrale, et elle ne saurait être confondue avec celle de l’innovation, qui paraît avoir bien plus les faveurs de nos ministres actuels. Il faudrait également généraliser le principe de dotation inégalitaire (donner plus à ceux qui ont le moins) à tous les établissements et le découpler du ciblage territorial (être en ZEP ou non). Si tous les établissements sont dotés en fonction de l’importance des difficultés sociales et scolaires de leur recrutement, on pourra alors refondre la carte de l’EP en concentrant ses moyens sur les quartiers et les établissements les plus précarisés, là où le fonctionnement et l’unité mêmes du service public d’éducation sont actuellement mis en cause.

Sommaire du dossier :

- Présentation du dossier " Éducation prioritaire : ambition réussite"
- Pour une relance ambitieuse de l’EP
- L’EP en chiffres
- « L’heure est à la décision politique »
- Métier : Des éclairs d’héroïsmes
- en BREF
- Cartographie : Quel dessein pour la géographie prioritaire ?
- « Généraliser la dotation inégalitaire »