Philo
Faire fleurir les pensées
2 février 2015

La pratique du débat philosophique dans une classe de cycle 3.

Mettre des mots sur l’actualité, dépasser ses émotions pour mieux penser... C’est ce que font chaque semaine les Cm1-Cm2 de l’école Anne Frank d’Ozoir-la-Ferrière en pratiquant le débat philosophique.

« S’il n’y avait pas de limites, il y aurait plein de morts », «  Est-ce que je peux prendre comme exemple Charlie-Hebdo  ?  »... Les élèves de Cm1-Cm2 de l’école Anne Frank à Ozoir-la-Ferrière (77) ont manifestement encore dans la tête les événements dramatiques de début janvier. Pour leur maîtresse, Nathalie Peireira, les ateliers philosophiques qu’elle organise chaque semaine dans sa classe sont justement l’occasion de mettre à plat tout ce qui s’est passé. Nathalie a l’habitude de proposer à ses élèves un point de départ autour de l’actualité ou d’un événement qui s’est produit dans l’école. «  Mais il s’agit de s’en extraire pour faire émerger une grande idée philosophique, les enfants sont souvent enfermés dans une émotion, leur donner des mots leur permet d’en sortir  », précise l’enseignante.

Un rituel bien réglé

Aujourd’hui, troisième débat sur le thème de la liberté. Le premier a servi à définir la notion de liberté et à déterminer quatre axes de réflexion. La semaine dernière, la question retenue était : «  On n’a pas tous la même liberté  ». Au menu de ce mardi, une réflexion collective sur le nécessaire et parfois douloureux arbitrage entre la liberté et les règles qui l’entravent. Nathalie lance la réflexion de façon individuelle et écrite : chaque élève est invité à répondre à deux questions sur son «  cahier de débat  » : «  Pourquoi faut-il des limites pour être libre  ? » «  Pourquoi ma liberté est-elle en danger s’il n’y a pas de limites  ?  ». Pour la maîtresse, «  le cahier permet de guider la réflexion et de garder une trace personnelle, ils peuvent y écrire mais aussi y dessiner, je n’y apporte aucune correction.  » après dix minutes de calme et de réflexion, grand chambardement dans la classe. La moitié des élèves regroupent leurs bureaux en rectangle au milieu de la classe tandis que leurs camarades restent à la périphérie en position d’observateur. Chaque observateur est doté d’une fiche qui lui permet de noter et de classer les interventions d’un des débatteurs.

A partir des deux questions initiales, le débat s’organise maintenant au milieu de la classe, arbitré par Nathalie qui, tout en favorisant l’expression de tous, fait préciser ou compléter les propos, le tour de parole étant matérialisé par un galet qui passe de main en main. «  Sans règles, je pourrais taper, insulter  » reconnaît moussa. «  Si on veut être respecté, il vaut mieux respecter l’autre   » fait remarquer Calvin. «  Ce qu’on peut faire chez nous, on ne peut peut-être pas le faire dans un autre pays.  » s’interroge Élise. En une trentaine de minutes, les échanges rebondissent au gré des avis et des réactions de chacun et débouchent sur une synthèse provisoire guidée par la maîtresse qui en gardera la trace au tableau. Pour Nathalie, «  le débat est un moment un peu magique où l’agressivité qui marque ici trop souvent les relations entre enfants disparaît au profit d’une grande qualité d’écoute et de respect de ce qui est dit.   » Une raison supplémentaire pour reconduire chaque semaine une activité qui pour l’instant ne figure pas au programme même si l’enseignante l’appelle de ses vœux. «  Le débat philosophique est régi par des règles et un cadre bien précis, il n’a rien à voir avec les échanges quotidiens qui ont lieu dans la classe. Pour moi, c’est une discipline indispensable si on veut aider l’enfant à construire une pensée critique  ». En toute fin de séance, Killian restitue une maxime sans doute entendue à la maison, «  la liberté des uns s’arrête là où commence la liberté des autres  ». Tout à coup, elle semble faire sens dans l’esprit d’un bon nombre d’élèves.


Interview

Trois questions à Edwige Chirouter, maître de conférences à l’université de Nantes

Pourquoi pratiquer la philosophie dès l’école primaire  ?

La philosophie contribue à la formation des citoyens et en ce sens elle devrait être un droit pour tous les élèves, y compris les plus jeunes d’entre eux et les lycéens professionnels qui en sont toujours exclus. C’est parce qu’il s’agit d’un apprentissage complexe qu’il faut prendre le temps de bien l’aborder et donc dès le plus jeune âge et avec tous les publics. C’est un enjeu éthique, faire en sorte que chaque enfant se reconnaisse dans l’exercice de la pensée, mais aussi politique, démocratiser l’accès à une discipline et des auteurs qui sont difficiles, aiguiser l’esprit critique. Avec derrière le pari de l’éducabilité pour tous.

Comment procéder concrètement avec des jeunes enfants  ?

Je me sers beaucoup de la littérature. Dans les programmes existants de la littérature de jeunesse, on trouve de très beaux textes, très ambitieux : des contes, des mythes, des fables, des albums contemporains. Ce sont des histoires porteuses de pensées et de questionnements existentiels sur l’amour, le bonheur, la liberté. Les enseignants ont l’habitude d’utiliser ces œuvres qui sont déjà dans les classes. On ne peut pas faire l’économie pour les enseignants d’une formation pour mieux conduire les débats et surtout apprendre à écouter les élèves. Mais ça fait maintenant 40 ans qu’on parle d’ateliers philosophiques à l’école primaire et il existe quantité de ressources pour quelqu’un qui voudrait se lancer dans l’activité.

Morale laïque, vivre ensemble... quel est le rôle de la philosophie  ?

Il faut aller au-delà d’une journée annuelle de la laïcité et d’un catéchisme républicain complètement inutiles. C’est un travail de fond et une philosophie de l’école qu’il faut repenser. On ne peut pas faire un atelier de philosophie une fois par semaine si le reste du temps il n’y a pas de respect, d’écoute, de tolérance, de coopération à l’intérieur de la classe. Les nouveaux programmes doivent être ambitieux culturellement et permettre aux enfants de débattre démocratiquement et de s’approprier de vraies compétences de pensée critique. C’est un travail sur le long terme qui peut être difficile car il va parfois à l’encontre de ce qui est entendu dans la famille mais l’école républicaine est aussi un lieu d’émancipation.

Edwige Chirouter est coordinatrice du groupe de recherche Phileas (Philosophie, littérature, école, adaptation scolaire). Elle est également experte auprès de l’UNESCO pour le développement de la philosophie avec les enfants.

Ressources

Ouvrage
Dans «  Aborder la philosophie en classe à partir d’albums de jeunesse  » (Hachette Éducation), Edwige Chirouter revient sur les fondements théoriques de la philosophie à l’école. Elle propose aussi un dispositif à mettre en place en classe ainsi que de nombreuses références de textes à exploiter selon les thèmes retenus avec les élèves.

En maternelle aussi
En 2010 sortait le film documentaire «  Ce n’est qu’un début  » de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier qui retraçait une année de pratique d’ateliers philosophiques dans une classe de maternelle de Seine-et-Marne. Amour, liberté, autorité, différence... Un documentaire à revoir pour ceux qui doutent qu’on puisse faire réfléchir de jeunes élèves autour des grands thèmes philosophiques.

Interview vidéo
Sylvain CONNAC est responsable de formations d’enseignants. Il est intervenu en 2011 à l’Université d’automne du SNUipp-FSU en soulignant l’intérêt des discussions à visée philosophique pour apprendre à penser et coopérer. Une pratique qu’il juge bénéfique pour l’ensemble des apprentissages mais aussi pour le développement de l’estime de soi et la formation du citoyen.