Dossier "Nouveaux programmes : comment faire ?"
« Faire ensemble des choix dans tout ce qu’il y a à faire »
9 novembre 2015

Entretien avec Patrick Picard, directeur du centre Alain Savary (CAS) à l’Institut français de l’éducation

Au-delà du contenu des programmes, à quelles conditions les enseignants pourront-ils mettre en œuvre ces nouvelles prescriptions ?

Au-delà de l’épaisseur du texte ou des formules qui peuvent toujours faire débat, les enseignants auront intérêt à prendre « au pied de la lettre » les principes énoncés et à les rappeler en toute circonstance. L’article L111-1 de la loi de refondation de l’École entend « lutter contre les inégalités sociales et territoriales, reconnaître que tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser ». Les programmes écrivent noir sur blanc qu’il faut « faire davantage confiance à la professionnalité des professeurs », que la prescription doit être « moins contraignante dans les choix et la temporalité pédagogique, moins tatillonne dans la mise en œuvre », ouvrant la voie à « plus de responsabilité professionnelle, individuelle et collective, sur la conception et la mise en œuvre des contenus réellement enseignés », plus attentive « aux acquis réels des élèves qu’à leurs seuls résultats chiffrés ».

Alors l’esprit des programmes plus que la lettre ?


 Lorsqu’ils invitent à « donner du temps pour que les élèves acquièrent les postures intellectuelles sans lesquelles on ne peut progresser », ces programmes prennent en compte les résultats de recherches que résume bien Yves Reuter : pour une école efficace pour la réussite de tous, il faut à la fois solidarité des enseignants, importance accordée à la notion de travail, à sa conscientisation, à la valorisation des efforts de chacun, articulation entre production et attitude réflexive, droit à l’erreur, droit à l’aide, recherche de clarté cognitive quant aux cadres, règles, tâches, objectifs, place importante attribuée au temps pour s’ajuster au cheminement de chacun...

Des questions de métier donc ?

En effet, de vieilles questions qui étaient déjà au cœur des années 80 : enseigner toutes les dimensions des savoirs tout en étant polyvalent, travailler en cycles, organiser les temps et les espaces, développer des collaborations professionnelles avec les RASED, et désormais les « maitres + ». Plus qu’« appliquer », le défi sera d’ouvrir des espaces collectifs qui permettront aux enseignants de travailler ensemble à « traduire » l’ambition des textes en priorités, en progressions « faisables ». Dans l’état actuel des temps de travail disponibles et de la formation continue, c’est un euphémisme de dire que le temps disponible semble la ressource la plus rare...

Comment envisager une formation à ces nouveaux programmes ?

Il me semble peu efficace de « former aux nouveaux programmes ». Encore une fois, cherchons ce qui est utile. Mieux comprendre ce que les élèves ne comprennent pas, c’est renforcer la capacité des équipes à avoir des temps et des accompagnements pour mieux observer ce que font leurs élèves, identifier les obstacles, les nœuds dans l’appropriation des différents savoirs, l’entrée progressive dans les disciplines, l’abstraction...
C’est peut-être aussi mieux comprendre quels enseignements « font la différence » : l’importante recherche menée sur les pratiques de lecture/ écriture au CP dans le cadre de l’IFÉ vient de montrer l’importance de faire travailler explicitement sur la compréhension et le vocabulaire. Les nouveaux programmes vont dans ce sens, mais il faut aider les enseignants à faire ensemble des choix dans « tout ce qu’il y a à faire »...

Quel accompagnement et quel pilotage ?

Le défi est ambitieux, et soyons francs : les moyens en accompagnement disponibles sont insuffisants. De notre expérience en matière de formation de formateurs, nous observons une grande appétence des inspecteurs, conseillers pédagogiques et des maîtres formateurs à être plus forts pour y contribuer, à la fois en nombre et en appui par les savoirs de la recherche. Développer l’accompagnement, cela signifie prendre le temps de travailler avec les enseignants sur leurs problèmes ordinaires, de tester des outils, de mettre des mots sur les difficultés. Comme avec les élèves, c’est prendre le temps de la confiance mutuelle. « Soutenir l’existant plutôt que prescrire l’idéal », dit Françoise Lantheaume. Je ne connais pas meilleure formule.


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- Mise en œuvre : Du temps pour lire, du temps pour faire
- Formation continue : un accompagnement indispensable
- Travail en équipe : favoriser l’élaboration collective
- Table ronde : intéressant, oui, mais réalisable ?
- « Faire ensemble des choix dans tout ce qu’il y a à faire » - Entretien avec Patrick Picard, directeur du centre Alain Savary (CAS) à l’Institut français de l’éducation