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Et si on aimait enfin l’école !
6 février 2012

Un ouvrage rédigé par Nicole Geneix, ancienne secrétaire générale du SNUipp aujourd’hui directrice de l’éducation d’une commune des Bouches-du-Rhône et Philippe Frémeaux, éditorialiste à la revue Alternatives économiques. Questions à Nicole Geneix.

« Et si on aimait enfin l’école !* » , tel est le titre du livre que vous cosignez avec Philippe Frémeaux. Cela laisse entendre que l’on ne l’aime pas. Qui n’aime pas l’école selon vous ?

J’ai la conviction qu’on ne peut pas changer l’école si on ne l’aime pas. Et que pour traiter les problèmes qui sont bien réels, la déploration est contreproductive. Il n’y a pas d’autre solution aujourd’hui, tout en étant lucide sur les faiblesses et les manques de l’école, que de miser sur ce qu’elle sait faire, sur ses réussites et sur l’expertise des enseignants. Tout le monde se sent autorisé à avoir un avis parce que tout le monde est allé à l’école. Cela peut donner l’impression qu’avec un peu de bon sens, on est compétent pour dire ce qu’il faut faire à la maternelle et à l’élémentaire, ce qu’on se permet beaucoup moins en ce qui concerne le collège, le lycée ou l’université. De fait, ces dernières années il y a eu de manière assez cynique une instrumentalisation du débat public sur l’école. On peut citer plusieurs exemples. La polémique sur la lecture qui a été absolument lamentable, mais on a eu aussi des tas de petits événements comme le président de la République qui est allé jusqu’à s’exprimer sur la dictée, comme si elle avait disparu des écoles, ou sur l’idée de réintroduire des petites leçons de morale. C’était une mise en accusation de l’école qui s’accompagnait d’une nostalgie de l’ordre ancien. Un peu comme quand les publicitaires font croire qu’on achète des yaourts fabriqués à l’ancienne ou de la confiture cuisinée par nos grand-mères, on avait l’exaltation d’une école du passé, à la Pagnol, toute merveilleuse, et tant pis si elle n’a jamais existé et tant pis si à cette époque les enseignants ne présentaient qu’un élève sur deux au certificat de fin d’études primaires.

Le fait est que l’école primaire reste confrontée à des difficultés qui se traduisent notamment par le fait que le nombre d’élèves maitrisant mal le français et les maths à la fin du CM2, environ 15%, ne se réduit pas. Pourquoi n’arrive-t-on pas à passer ce cap ?

D’abord, dire qu’il n’est pas juste d’accuser l’école primaire de tous les maux ne revient pas à nier ses difficultés. Les écarts ont tendance à se creuser entre les élèves qui sont forts et ceux qui sont en échec et cela est très préoccupant. Les enquêtes internationales, notamment PISA, mettent en lumière le fait que l’origine sociale des élèves a un poids plus fort dans l’école française que dans certains autres pays de l’OCDE. Cela doit interroger. Il y a sûrement beaucoup de choses à faire du côté des politiques publiques de la petite enfance, de l’école maternelle, probablement aussi revisiter des conceptions en matière des programmes. Mais chacun sait que notre école est fondée sur une école en phase avec les normes éducatives des classes moyennes, c’est-à-dire que la manière dont les parents vont éduquer leurs enfants correspond exactement aux attentes de l’école. Le problème est qu’on est insuffisamment attentif au fait que les parents des milieux populaires ont souvent peur de l’école parce qu’ils ont eux-mêmes des souvenirs de scolarité qui peuvent être douloureux. Il y a tout un travail à faire pour tisser de la confiance et rendre plus intelligible ce que l’on fait. Cela doit commencer par des politiques de la petite enfance et de l’école maternelle. Quand on fait le choix aujourd’hui de réduire la scolarisation des moins de trois ans, qu’on n’a pas de politique particulière dans les secteurs les plus difficiles avec une politique des ZEP laissée à l’abandon, c’est véritablement désastreux. Je pense que pour aider les enfants et notamment ceux qui en ont le plus besoin, il faut aider les maîtres. Il faut faire une priorité de l’accompagnement des équipes enseignantes, particulièrement dans les secteurs les plus difficiles.

Vous dites que le système n’est pas irréformable. Que peut-on changer ?

Non, l’école n’est pas irréformable. Elle le prouve chaque jour mais ce n’est pas forcément spectaculaire. Par exemple, on a décidé contre toute une tradition historique qui prévalait dans notre pays, que dorénavant, et c’est une très bonne chose, les enfants en situation de handicap devraient être scolarisés le plus possible avec leurs camarades dans des conditions ordinaires. Il y a eu un coup d’accélérateur avec la loi de 2005 même si le phénomène avait commencé avant. On n’a pas fait d’annonces fracassantes, les moyens qui étaient promis pour accompagner ce changement et cette révolution des mentalités sont loin d’avoir toujours été au rendez-vous, la formation des enseignants a été réduite à peau de chagrin et pourtant, sans bruit, les enseignants d’école maternelle et élémentaire ont accueilli et scolarisé les enfants. Alors bien sûr tout ne se passe dans la douceur, il y a des problèmes, les parents d’enfants en situation de handicap sont impatients et on les comprend. Mais il n’empêche qu’il y a toute une profession qui a été capable d’aborder un changement très profond. Sur un sujet comme ça, l’école a fait preuve de sa capacité d’adaptation. On peut prendre d’autres sujets, toutes les réformes auxquelles sont confrontés les enseignants, aujourd’hui il n’est pas un sujet éducatif qui n’ait pas donné lieu à une expérience, un investissement. Le problème c’est qu’on ne sait pas capitaliser tous ces efforts et les mettre à disposition. Il ne s’agit pas simplement de mettre en lumière les actions pédagogiques extraordinaires, mais de se poser la question de l’ordinaire de la classe, de l’ordinaire de la vie de l’école, des relations avec les familles. L’efficacité en éducation n’est pas toujours spectaculaire, elle n’est pas toujours "inaugurable".

Comment faire pour que ça marche mieux ?

Un des éléments prioritaires est d’arrêter d’empiler les dispositifs et de changer de priorité tous les trois mois. On doit choisir une ou deux priorités et s’y tenir en faisant en maternelle, à l’élémentaire les mêmes choses pour les mêmes niveaux. Si par exemple l’institution décide que la priorité c’est le langage en maternelle, alors ça veut dire qu’elle doit accompagner les enseignants, mettre en place de la formation, de l’aide, de l’évaluation, et qu’on ne va pas rajouter une autre priorité quelque temps plus tard au gré des besoins d’une annonce politique. Cela signifie qu’on va faire confiance aux enseignants pour qu’ils continuent d’enseigner la totalité des programmes et à faire des projets, en leur donnant des outils de formation. On ne peut pas envisager la transformation de l’école et son amélioration sans relever le fait qu’on a massacré la formation initiale et que la formation continue devient chaque jour plus inexistante.

* Et si on aimait enfin l’école !, Nicole Geneix et Philippe Frémeaux, Les petits matins/Alternatives économiques, 12€.