Dossier "L’EPS se replace au centre"
Entretien avec Yvan Moulin, formateur en ESPE
7 avril 2015

Entretien avec Yvan Moulin, professeur agrégé d’EPS et formateur à l’ESPE de Grenoble.

« Un apprentissage fondé sur des expériences concrètes »

Comment se porte l’EPS à l’école primaire ?

Sur le plan quantitatif, je pense que le niveau moyen de deux heures par semaine sur les trois prescrites est maintenu mais reste en deçà des prescriptions. Les enseignants du primaire y compris les jeunes générations sont intellectuellement convaincus de l’importance de la discipline et soucieux de faire pratiquer des activités physiques sportives et artistiques (APSA) à leurs élèves. De là à une mise en oeuvre à la hauteur des 108 heures prévues, il y a un pas difficile à franchir. Les nombreux contenus disponibles sur Internet, dont ceux de qualité mis au point par les conseillers pédagogiques EPS sont une aide mais ne suffisent pas à garantir un travail de qualité. Pour cela il faut avoir construit un cadre de pensée qui ne peut s’élaborer qu’en formation. Par exemple, c’est une chose d’organiser au cycle III un jeu collectif dont on maîtrise les règles, c’en est une autre de proposer un jeu évolutif en reconstruisant la nécessité de la règle avec les élèves. Un tel travail aide à comprendre pourquoi le foot se joue de la même manière au Japon, au Maroc et au Brésil mais aussi pourquoi on s’arrête au feu rouge. La culture des APSA est une culture de notre temps qu’il faut appréhender pour entre autres comprendre le spectacle sportif.

En quoi l’EPS est-elle indispensable dès le plus jeune âge ?

Il y a bien sûr une dimension de santé publique que personne n’ignore plus. On a par exemple montré que les activités d’endurance pratiquées régulièrement avant 10 ans sont essentielles dans la prévention des maladies cardiovasculaires. Mais les APSA sont aussi des activités privilégiées pour appréhender la notion de risque que l’on retrouve dans toute situation d’apprentissage. Faire du ski, monter sur une poutre, essayer de tromper la défense adverse au hand-ball, c’est se confronter à une situation dont on ne maîtrise pas parfaitement l’issue ce qui en fait l’attrait et l’intérêt éducatif. On peut aussi y expérimenter la compétition, comme émulation et invitation à progresser soi-même plutôt que comme discrimination entre les « bons » et les « mauvais ». Enfin imaginer les mesures pour le saut en longueur ou comprendre le fonctionnement du système respiratoire en faisant de la course longue sont largement facilités par une EPS riche et fondée sur notre culture.

Quels sont les obstacles rencontrés sur le terrain ?

Les APSA sont souvent coûteuses en temps et en matériel. Elles sont les premières victimes des restrictions financières qui s’exercent à tous les étages de l’Éducation nationale. La multiplication des injonctions qui s’abattent sur les enseignants et l’empilement des missions aboutissent à faire passer l’EPS au second plan. J’y rajouterais une propension spécifique des enseignants à favoriser les activités aux approches cognitives et intellectuelles au détriment des activités sensibles, émotionnellement fortes. C’est souvent une difficulté quand il s’agit de proposer aux élèves des APSA dont l’apprentissage se fonde à priori sur des expériences concrètes.

L’externalisation de l’EPS est-elle un risque ?

Le manque de temps pour construire un cadre peut amener les enseignants à s’en remettre aux techniciens. D’autant plus qu’assurer la polyvalence au CM2 devient de plus en plus une gageure. Dans ces conditions, le recours aux éducateurs territoriaux des activités physiques et sportives (ETAPS) peut-être un plus, sous réserve d’une réflexion en amont et d’une concertation indispensable. Quand on travaille avec des personnes imposées et des organisations trop rigides, c’est moins évident. Tout enseigner reste un atout pour enseigner l’EPS et réciproquement. Le développement du péri-scolaire avec la réforme des rythmes ne doit pas être l’occasion de diminuer les horaires scolaires d’EPS assurés ou tout au moins maîtrisés par les enseignants qui sont irremplaçables.

Quels axes sont à privilégier en matière de formation des enseignants ?

Les étudiants que j’ai en formation et qui ont un vécu négatif de l’EPS dans le secondaire sont souvent animés d’un fort désir de ne pas faire revivre à leurs élèves ce qu’ils ont mal vécu. Ceci dit, combattre d’éventuelles représentations négatives suppose d’avoir en formation le temps de vivre une pratique personnelle où l’on puisse s’impliquer, progresser, trouver du plaisir tout en passant par des cours plus théoriques avec des travaux dirigés au contact des élèves, apprendre à utiliser et à décrypter les images, sans oublier avoir l’occasion de vivre la dimension d’aventure présente dans la plupart des APSA. Ces impératifs sont en totale contradiction avec la diminution constante du volume de formation, la paupérisation des universités qui intègrent les ESPE et l’inflation des prescriptions de l’institution parfois contradictoires.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Rapport de l’IGEN : L’EPS débriefée
- « Mettre les pratiques sportives à l’étude » : Trois questions à Pascal Grassetie, formateur EPS à l’Espé de Bordeaux
- Projet sportif à Bordeaux : Charles Martin, une école friande d’USEP
- École rurale dans les landes : A Gaâs, le sport fait campagne
- « Un apprentissage fondé sur des expériences concrètes » : Entretien avec Yvan Moulin, formateur en ESPE