DOSSIER : « POUR QUE L’EQUIPE DECOLLE »
Entretien avec Vincent Dupriez : « Tout a été fait pour séparer les enseignants »
28 août 2015

Entretien avec Vincent Dupriez, professeur de sciences de l’éducation à l’Université de Louvain (Belgique). Il est également directeur du GIRSEF, centre de recherche au sein duquel il développe des recherches dans le domaine de l’analyse des politiques et des organisations éducatives. Son dernier ouvrage paru : Peut-on réformer l’école (éditions De Boeck, 2015)

Le travail collectif enseignant est de plus en plus prescrit par l’institution. Comment l’expliquez-vous ?

C’est un mouvement qui dépasse le champ scolaire. Dans beaucoup de métiers, depuis 15, 20 ans, on incite les travailleurs à travailler avec d’autres, à se mettre en réseau avec des collègues proches ou éloignés. C’est sans doute lié à des sociétés qui se complexifient, à l’intérieur desquelles le renouvellement des connaissances se fait plus rapidement qu’auparavant. En matière d’école, les instances internationales comme l’OCDE ont largement relayé ces propos qui ont été repris par les gouvernements. Mais ce phénomène tient aussi à l’évolution interne des systèmes éducatifs. Avec en tout premier lieu, la massification de l’école et la difficulté plus grande d’assumer les missions de l’école au sein d’une société complexe et multi-culturelle. Ce nouveau défi posé aux enseignants ne peut être relevé seul dans sa classe. Amener tous les enfants à un « socle » de connaissances, en particulier dans les zones défavorisées, suppose de pouvoir s’appuyer sur ses collègues et sur un soutien à l’intérieur et en dehors de l’école.

Quels sont les freins qui empêchent ces prescriptions de prendre vraiment corps ?

Pour répondre, je m’appuie sur la sociologie des organisations éducatives qui essaie de comprendre comment fonctionnent la division et la coordination du travail dans le champ scolaire. On s’aperçoit que depuis le début du XXe siècle, tout a été fait pour séparer les enseignants. Au plan de l’architecture scolaire, on se calque depuis plus de 100 ans sur un principe de classe avec un seul enseignant, dont le travail est complètement soustrait au regard de ses collègues et de sa hiérarchie, avec des espaces de travail collectif minimaux au sein des établissements. En même temps, dans la plupart des pays, surtout dans les pays latins, le temps de travail des enseignants est essentiellement défini en terme de temps de présence devant les élèves, comme si le métier s’arrêtait au moment où on quitte la classe. Ces deux éléments sont révélateurs d’un principe général de division du travail à l’école qui est le suivant ; on confie pendant un an un groupe d’élèves à un seul enseignant et au milieu, on met un programme. Le rôle de coordination générale repose donc sur les programmes et sur ceux qui les conçoivent. On a tout fait pour qu’on ait le moins besoin possible d’échanges et de coordination locale entre enseignants. Des études ont montré qu’au moment de leur entrée dans le métier, les jeunes enseignants sont demandeurs d’échanges et de collaboration avec leurs collègues mais après deux ans, ils ont complètement incorporé la division du travail en vigueur et intégré l’habitus enseignant : on règle ses problèmes tout seul.

Comment faire évoluer les choses ?

Travailler sur les architectures scolaires (quels espaces pour le travail collectif  ?) et sur le temps de travail des enseignants est un point de départ. Je vais prendre l’exemple d’un collège australien que j’ai visité récemment. Le directeur m’a montré dans son établissement une série d’espaces collectifs de travail, l’un destiné aux professeurs, de sciences, l’autre aux professeurs de langue etc. Dans chaque salle, 5 ou 6 postes informatiques connectés, une bibliothèque, des ressources documentaires... Chaque professeur ne ramène pas son matériel à la maison et un enseignant débutant n’a pas à réinventer le monde en arrivant. Des outils de travail sont partagés dans ces espaces collectifs. Par ailleurs, les enseignants australiens sont payés pour être 35 heures par semaine dans l’établissement. Dans ce collège, ils disposent en outre de quatre heures par semaine de réunions pédagogiques  : deux heures entre enseignants d’une même classe, mais aussi deux heures sur des travaux autour d’une thématique pédagogique ou didactique.

On en est loin en France. Y-a -t-il d’autres conditions facilitatrices ?

Un autre élément déterminant est la confiance. Les enseignants ne doivent pas se sentir jugés quand ils exposent ce qu’ils font dans leur classe, leurs succès mais aussi leurs difficultés. D’autre part la discussion et les échanges ne suffisent pas. Il faut dépasser les généralités et les politesses pour travailler sur les pratiques éducatives de chacun : le traitement de tel ou tel point du programme ou l’expérimentation d’une méthode ou d’un outil pédagogique dans sa classe par exemple. C’est quand le travail collectif permet des allers et retours entre les pratiques de chacun et l’analyse en groupe qu’il est réellement source d’apprentissage et qu’il peut conduire à de nouvelles pratiques éducatives.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Ensemble, c’est tout ?
- « Reconnaître les dimensions collectives du travail » / Trois questions à Patricia CHAMPY-REMOUSSENARD
- Alençon : Avec du temps...
- Un collectif choisi : l’AGEEM , précieuse en Gironde
- Entretien avec Vincent Dupriez : « Tout a été fait pour séparer les enseignants »