Grande interview
Emmanuel Todd
26 mai 2013
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Historien, anthropologue, démographe et sociologue, Emmanuel Todd essaie de percer ce qu’il nomme le mystère français, notamment en matière d’éducation. Une interview de Fenêtres sur Cours.

Pourquoi intituler votre livre : « Le mystère français » ?

Au fur et à mesure de l’avancée de l’étude que nous avons menée avec Hervé Le Bras, nous avons eu l’impression de découvrir des choses qu’on ne soupçonnait pas au début. L’idée d’aller regarder avec rigueur et précision ce que sont les Français réels par delà le discours convenu et le bla-bla médiatique nous a conduit à une découverte importante : l’affaiblissement du coeur libéral et égalitaire de la France dont est issue la Révolution Française au profit d’une périphérie marquée par des systèmes familiaux non-individualistes et par la religion catholique. Le livre est une véritable enquête qui bouscule les représentations actuelles sur la crise et le déclin de la France.

Vous montrez que les transformations sociales de ces trente dernières années ont d’autres causes que les mutations économiques.

En tant que démographes, nous avons une vision naturellement humaine des processus sociaux. Les gens naissent, sont élevés par leurs parents puis fréquentent l’école. Un historien comme moi établit instinctivement un ordre de priorité entre les choses qui se passent « avant » et « après » à la différence du sociologue qui tente d’établir des liens de causalité entre des phénomènes concomitants. Nous avons constaté que les premiers mouvements qui ont produit une évolution accélérée de la société française sont intervenus en matière d’éducation et de religion.

Avez-vous un exemple concret ?

Après la deuxième guerre mondiale a eu lieu un décollage significatif de l’éducation secondaire et des taux de réussite au baccalauréat. Mais l’examen d’une carte des lauréats des années 60 montre d’importantes disparités régionales. La France du Nord affiche un retard important par rapport à l’Occitanie. On peut faire facilement le rapprochement avec la persistance dans cette région d’une structure familiale complexe, de familles souches qui par la présence des parents mais aussi des grands-parents auprès des enfants permettent à ceuxci de bénéficier d’une plus grande attention facilitant les études secondaires.

Pour vous le niveau éducatif n’a jamais été aussi élevé. Mais alors qu’est-ce qui coince ?

Quand on regarde le niveau de diplôme des plus de 65 ans, on constate une répartition pyramidale avec à la pointe 13 % de titulaires du bac général, 30 % qui ont obtenu un BEPC, CAP, BEP ou bac technologique et 57 % sans aucun diplôme. Pour les moins de 39 ans, la pyramide est inversée : 49 % ont le bac général ou une éducation supérieure, passée ou non par ce bac général, 38 % une formation intermédiaire et ils ne sont plus que 12% sans aucun diplôme. Cette structure conjuguée à une stagnation du système depuis 1995 aboutit à une stratification éducative. Les diplômés du supérieur sont protégés du chômage. Ils connaissent souvent une dégradation de leur niveau de vie mais conservent foi en l’avenir. Le gros bataillon des gens qui ont une éducation technique sont dans une situation économique difficile liée à la désindustrialisation. Ils vivent dans la peur de rejoindre les 12 % menacés d’’exclusion sociale. Cela donne une société marquée par la peur de retomber vers le bas alors que la génération précédente regardait plutôt vers le haut pour contester et progresser. C’est une élément d’explication du pessimisme de droite dans les milieux populaires et de la progression du vote front national.

Y a-t-il des raisons d’être optimiste ?

Bien sûr, la pause éducative que nous connaissons s’est déjà produite et n’exclut pas un redémarrage. Si on regarde uniquement l’économie, on a toutes les raisons d’être pessimiste et de céder à l’affolement généralisé qui caractérise la période. Mais si on place sur le plan de l’éducation et des moeurs, on constate que la société française ne va pas si mal. Le taux de suicide est en baisse chez les personnes âgées et chez les jeunes, le taux d’homicide s’est effondré, l’émancipation des femmes est en progression constante. Le taux de fécondité demeure élevé et également réparti chez les femmes de toutes les classes sociales. Les rapports humains se sont considérablement civilisés. On n’a plus la mémoire de l’extraordinaire violence de la société de l’après-guerre.

Emmanuel Todd est historien, anthropologue, démographe et sociologue. Il vient de co-signer avec Hervé Le Bras, historien démographe, Le mystère français aux éditions du Seuil.