Carte scolaire
Dans le Cantal, on signe pour l’école rurale
1er février 2016

Dans le Cantal, la signature d’une convention a permis d’enrayer la suppression de postes dans le premier degré pour réfléchir à un nouveau tissu scolaire mieux adapté au caractère rural et montagnard du département. Une démarche dont les objectifs et l’efficacité restent controversés.

Zéro ! Ce n’est pas la température hivernale moyenne relevée à Aurillac, mais bien l’engagement du ministère quant à la dotation départementale annuelle de postes du premier degré accordée pendant trois ans au département du Cantal. L’objectif arrêté par « la convention pour un aménagement du territoire cantalien » co-signée par le recteur, la Directrice académique, l’Association des maires du Cantal (AMC) et un député peut paraître dérisoire. Il devient compréhensible lorsqu’on examine de plus près le profil de ce département de la région Auvergne, à la fois fortement rural et montagnard : un territoire difficile d’accès de par la nature de son relief et les conditions météorologiques souvent extrêmes, souffrant d’un taux de pauvreté largement supérieur à la moyenne nationale et d’une faible attractivité qui conduit à des baisses démographiques et à des difficultés de recrutement en matière de personnel. Avec la crise économique et les restrictions budgétaires de l’ère Sarkozy, l’école cantalienne a fait l’objet d’une ponction régulière de postes, corrélée à une diminution lente mais constante de ses effectifs (9 809 élèves en 2015 contre 10 500 en 2007). Mais là où quelques dizaines de postes perdus se répartissent sans trop de dommages dans un département urbain, les 150 écoles du Cantal, dont 75% comptent trois classes et moins, avec encore huit classes uniques, jouent souvent leur survie à chaque suppression de poste. D’où l’idée de la convention permettant selon le secrétaire général de l’AMC, Christian Montin, « de travailler sereinement pendant trois ans avec l’engagement de l’État du maintien des moyens à la construction d’un tissu scolaire mieux adapté à la spécificité du département. »

Les RPI à marche forcée ?

Un tissu scolaire mieux adapté ? Derrière la jolie formule, la réalité et les positions sont diverses. Au sein d’un groupe de travail prévu par la convention, acteurs et partenaires de l’école ont réfléchi de manière approfondie à la définition de nouveaux bassins scolaires cohérents en termes de population, géographie et structures pour avancer vers une organisation et une mutualisation pertinentes. Car comme le dit Christian Montin : « il s’agit de scolariser les enfants dans les meilleures conditions possibles mais sans tomber dans l’école à la porte de chaque élève avec de l’enseignement qui relève du préceptorat. Avoir un nombre d’enfants suffisant dans la classe pour partager, vivre ensemble, s’ouvrir l’esprit est aussi important. » Julien Barbet co-secrétaire du SNUipp 15 et enseignant au pied du Puy Mary partage ce point de vue, mais déplore « le passage en force de l’administration. L’objectif mentionné de 9 RPI n’a rien à faire dans ce type de convention. D’autant plus qu’il s’agit clairement pour la DASEN de regrouper systématiquement les cycles III dans les communes des collèges sans tenir compte de l’histoire et des particularités locales. »

Des alternatives

Le syndicat s’est impliqué dans la convention et dans les groupes de travail même s’il regrette que la réflexion menée soit loin d’être traduite dans les opérations de carte scolaire. En 2014, il a lancé une vaste enquête pour inventorier les moyens des écoles du département. Avec à la clé, le démontage de quelques clichés et raccourcis simplistes. Oui, certaines petites communes rurales, plus que leurs homologues urbaines, engagent d’importants moyens pour leur école et permettent à leurs élèves de bénéficier de conditions optimales, notamment en matière d’équipement numérique. Oui, il existe très souvent dans les petits villages du Cantal des associations des parents d’élèves dynamiques qui aident les enseignants à rompre l’isolement de leurs élèves en finançant sorties et classes découvertes. Céline Merle, mère de deux enfants scolarisés à Boisset (630 hab.) témoigne de cette capacité de mobilisation qui a permis à l’école de deux classes de son village de conserver un poste cette année. Céline ne veut pas d’un regroupement « qui ferait faire aux enfants plus d’une heure de transport. » Elle apprécie d’avoir un service public d’éducation de qualité et de proximité, tout en regrettant « le manque de moyens et de mixité sociale ».

La qualité au rendez-vous

Pour Julien c’est clair : « l’école du Cantal, ça marche ! C’est pour ça qu’il faut la défendre : 94,2% de réussite au brevet et 91,9% au bac général, largement en tête de l’académie et au-dessus de la moyenne nationale. » Et la réalité du terrain, quelle est-elle au-delà des chiffres ? On la découvre en prenant la route de Junhac (335 hab.), à 30 km au sud d’Aurillac et en rentrant dans la classe de Guillaume Guilbert qui évolue avec décontraction parmi une vingtaine d’élèves allant de la TPS au CE2. Guillaume est satisfait. La bataille avec les parents d’élèves et la mairie a permis de conserver un demi-poste sur l’école qui vient l’appuyer cette année deux jours par semaine. « Moi qui ai connu d’autres conditions, j’avoue qu’ici, la relation avec les élèves va de soi et ne pose aucun problème. En revanche, la gestion de la classe n’est pas de tout repos, il y a des choses que je ne peux pas faire comme les langues, l’EMC, et il me faut deux à trois heures de préparation par jour ». La qualité dont on parlait plus haut tient aussi à l’investissement de tous les instants d’enseignants comme Guillaume qui ne comptent ni leurs heures ni leur participation à tous les moments de convivialité si importants pour être vraiment reconnus dans le village. Le projet de regroupement l’an prochain avec deux villages voisins n’est pas pour déplaire à Guillaume : « Ça va nous permettre de rompre l’isolement et d’alléger un peu le travail même si on est en train de batailler sévèrement avec les mairies pour ne pas augmenter encore les temps de transports qui risquent déjà de passer de 25 minutes à une heure quotidienne. »

Une démarche à approfondir et à poursuivre

Autre son de cloche à Siran (600 hab.) aux confins du Lot. Là, les maires refusent catégoriquement le regroupement avec Laroquebrou à 6 km proposé par l’administration. Résultat, deux demi-postes successivement supprimés et une atmosphère quelque peu pesante pour les deux enseignantes, Stéphanie et Véronique, qui officient dans deux locaux séparés les empêchant de travailler ensemble. Ici la convention n’est d’aucun secours et on mesure vite l’effet de la panne de dialogue entre les élus et l’administration. La rentrée scolaire 2016 sera la dernière régie par la convention. Quid de la suite ? Pour Christian Montin, qui a mis le sujet à l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale de l’association des maires, « on a beaucoup avancé, mais il ne faut pas considérer que le travail est fini... »


En bref

Souci de qualité ou volonté d’économie ?
« Développer des conventions ruralité pour une école rurale de qualité » : c’est l’une des 21 propositions rendues publiques en septembre dernier par le comité interministériel aux ruralités. Le gouvernement ne fait pas mystère de sa volonté de multiplier ce type de convention pour laquelle le Cantal a fait office de précurseur : Allier, Ariège, Creuse, Corrèze, Dordogne, Gers, Haute-Loire, Hautes-Pyrénées, Pyrénées Atlantiques... sont sur la liste ou en passe de l’être. Un sénateur, Alain Duran, a par ailleurs été missionné sur la question et doit prochainement remettre son rapport au Premier ministre. Une tendance lourde qui permet d’éviter les suppressions de postes mais peut aussi recouvrir la volonté de l’administration d’imposer des fusions et regroupements d’écoles. L’autre écueil est la limitation dans le temps de ce type de convention qui va à l’encontre d’une réflexion et d’une programmation sur la durée autour de la nécessaire adaptation du tissu scolaire aux évolutions sociales et démographiques d’un territoire.

L’appel de Jegun
Le 20 janvier dernier, dans le petit village gersois de Jegun, élus, parents d’élèves et enseignants, réunis par le SNUipp-FSU 32, planchaient sur l’école rurale. Constatant le processus de concentration et de fermeture des petites écoles et la désertification des zones rurales du département toujours en œuvre malgré la signature de la convention, les participants, entre autres initiatives, ont lancé « l’appel de Jegun ». Une adresse publique aux députés et sénateurs du Gers pour les appeler à prendre toute leur part dans la mobilisation pour l’école rurale et la préservation du tissu scolaire du département.

Tout sur l’école rurale
« Sortir des sentiers battus », c’est le titre du 8 pages spécial consacré par Fenêtres sur cours à l’école rurale. Exposé des problématiques, éléments statistiques, reportages, interviews de spécialistes et d’acteurs de terrain au menu de ce hors-série.

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