Dossier "Redoubler C’est dépassé ?"
« Coûteux, inéquitable et inefficace »
8 septembre 2014

Entretien avec Denis Meuret, professeur en sciences de l’éducation

« Coûteux, inéquitable et inefficace »

Denis Meuret est Professeur émérite en sciences de l’éducation et chercheur à l’Institut de recherche sur l’éducation (IREDU-CNRS) de Dijon. Ses principaux thèmes de recherche comparent l’équité des systèmes éducatifs. Son dernier ouvrage, « P our une école qui aime le monde, les leçons d’une comparaison France/ Québec  », est paru en 2013 aux Presses universitaires de Rennes.

Le redoublement est souvent qualifié d’inéquitable, d’inefficace, de coûteux... pourquoi ?

C’est coûteux pour le système parce qu’il faut payer une année de scolarité en plus, soit environ 6000€ par élève du primaire. Mais c’est aussi coûteux pour l’élève puisqu’il sort souvent plus tôt du système et décroche ensuite des métiers moins rémunérateurs. Et puis il perd une année de salaire... C’est aussi inéquitable : des études ont montré qu’à niveau égal on a plus de chances de redoubler si on est dans une classe forte que dans une classe faible. Enfin, le redoublement est inefficace. À la fois parce que les effets positifs constatés un an après s’avèrent nuls ou négatifs deux ans plus tard mais aussi parce qu’à long terme les probabilités de décrocher sont plus élevées.

Pourquoi le système peine à supprimer le redoublement ?

De nombreux enseignants défendent « l’effet remédiation » du redoublement, considérant qu’il permettra aux élèves qui ne possèdent pas les compétences requises pour accéder au niveau supérieur de rattraper leur retard. Les enseignants constatent qu’un redoublant réussit mieux la deuxième année que la première. C’est vrai. Mais les études montrent aussi qu’il apprend moins que si on l’avait laissé passer. Car il resterait sans doute en ce cas en queue de la classe mais il serait exposé à de nouveaux contenus et stimulé par les autres. En outre, les enseignants s’exagèrent les différences entre deux niveaux. L’écart entre les élèves moyens de deux niveaux successifs est beaucoup moins important que celui qui existe entre les meilleurs élèves et les plus faibles d’un même niveau.

Est-ce que le redoublement peut toutefois être profitable à certains élèves ?

Le redoublement me semble justifié dans deux cas. Le premier, c’est quand on est face à une épreuve de fin d’année. Il est vrai que l’élève arrivera au bout de la seconde année en meilleure position pour avoir l’examen. L’autre cas c’est l’accident ou si un élève a été malade sur une longue période et a perdu son année scolaire. Toutefois, les études sur le redoublement demeurent des recherches statistiques. Elles montrent qu’en moyenne les effets sont négatifs mais ça n’exclut pas que le redoublement puisse avoir, pour tel ou tel élève, des effets positifs. Cependant, si le redoublement avait des effets positifs plus souvent que dans des cas marginaux, les pays sans redoublement n’auraient pas de si bons scores aux résultats internationaux. C’est pourquoi je pense qu’une bonne politique vise à réduire considérablement le redoublement.

Quelles alternatives au redoublement ?

Il faut mettre en place des politiques éducatives avant tout pour les élèves les plus faibles... D’autant que si dans PISA la France est dans la moyenne OCDE pour les élèves moyens, elle enregistre 10 à 15 points de retard pour les élèves faibles. Le redoublement vise à homogénéiser des classes. Or, les recherches disent qu’il ne faut pas mettre à part les élèves les plus faibles. Cela signifie que l’enseignement normal, devant tous les élèves, doit être plus attentif à ces élèves. Ce qui suppose deux choses. D’une part un enseignement bien structuré, où sont explicités les objectifs de la séquence et où il y a beaucoup de feedback avec les élèves. D’autre part un enseignement qui ne limite pas ses exigences pour les élèves les plus faibles. Il vaut mieux réduire l’empan des apprentissages et se concentrer sur les concepts les plus importants mais ne pas céder sur la profondeur.

Quels types de remédiations envisager ?

L’autre aspect est ce qui se passe hors de la classe. Je crois beaucoup à l’adaptation du soutien aux élèves. En ce sens, les PPRE* sont une bonne chose puisqu’ils permettent d’individualiser l’aide. C’est ce qui se fait au Québec par exemple. Les soutiens qui marchent le mieux sont les soutiens précoces. C’est la leçon de la Finlande. Le « one to one »
- le tutorat en tête à tête - amène aussi des effets positifs. Ensuite, les « écoles d’été » apportent une remédiation efficace. C’est d’autant plus important que plusieurs études montrent que les élèves défavorisés perdent beaucoup plus d’acquis pendant les vacances que les élèves favorisés. Les inégalités sociales se renforcent pendant l’été. Enfin, les intervenants extérieurs doivent travailler avec les enseignants avec vraiment pour but d’atteindre des objectifs d’apprentissage qui soient communs à l’enseignant et à l’intervenant extérieur.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Le redoublement ne peut plus être qu’exceptionnel
- Une exception française en voie de disparition ?
- Des alternatives pour apprendre et rester ensemble
- Du côté des parents : Des adhésions de principe
- Et ailleurs : Mais comment font-ils donc ?
- Trois questions à Thierry Troncin : « Une rigidité structurelle sclérosante »