Contribution programmes
Conjugue ta présence à celle de tes rêves
22 septembre 2013
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Une contribution qui n’a pas la dimension épique de textes officiels, ni l’acidité de textes critiques. Joëlle Gonthier, plasticienne, a choisi de laisser entendre une voix plus intime.

Je n’ai jamais appris à respirer, ou alors je ne m’en souviens plus. Faut dire que le nez aide bien à savoir par où passe l’air qui gonfle les poumons. Je ne sais pas si j’ai vraiment appris à avoir des idées. Elles parviennent à très grande vitesse, ou elles se font attendre. D’où sortent-elles ? De l’imagination. Quel organe est-ce donc ? Le cerveau ? Oui, j’y ai pensé aussi. Mais elles passent par les yeux, s’infiltrent par les oreilles quand j’entends une phrase, un bruit, une musique, me traversent les mains quand je touche un velours, ou le sable, et ta peau, oui ta peau sous la mienne.

Dans les textes, il s’écrit : « arts du son » et tu penses à l’oreille. « Arts du visuel », c’est les yeux qui, dans une comptine où s’égraine le corps, arrivent deux par deux, en rang et petit train. « Arts du langage » : la bouche et puis l’oreille, et la main qui écrit ! Attention, ça se corse ! « Arts de l’espace » : le corps ! Ah ! Ce n’est pas si sûr. En plus, le corps entier déjà s’impliquait dans l’affaire, et nous voilà clivés quand les arts le sont plus… « Arts du spectacle vivant » ? Avant ne l’étaient pas, ni spectacle ni vivant ? Et maintenant, disons « les arts du quotidien » ! Attention, c’est ta vie, tous les jours, avec l’art, quand tu manges un yaourt, te poses sur une chaise… S’il y a du quotidien, c’est que le reste est rare ? Alors, je recommence : le son n’est pas le bruit, la musique non plus. Le visuel ne dit pas les pas qu’il faut pour voir et plus pour regarder, la pensée qui s’affole afin de se construire, le désir quand on sait, les mains dans la peinture, l’odeur ou bien les mots qui invitent à l’ouvrage, et les larmes qui viennent d’émotion ou de rage. Enfin, si seuls les yeux se voient comme si ce qui est, entre ou bien sort de soi, le partage ne se dit pas non plus, la société pas plus. Or qu’est-ce donc que l’art sinon une pratique qui allie création avec la réception, mais aussi le passé, le présent, le futur, dans un jeu qui jamais ne cesse, et qui s’apprend ensemble et qui t’apprendra toi ?

Qu’est-ce donc qui nous fait plus haut que nous sommes ? Qu’est-ce donc qui nous délie de la gravité terrestre pour échapper à la crise en construisant des mondes sur des critères autres ? Comme moi dans les rues, l’art est dans la cité. « Politique » au sens noble, parce qu’il donne à penser, et invente un espace où créer a du sens parce qu’il touche à ce que nous sommes. « Nous pensez », ça se dit ? Et à la maternelle quand tombé dans un monde si vaste qu’il échappe, nous cherchons des repères, nous balbutions nos prises, n’est-ce pas le moment, n’y a-t-il pas urgence, en somme assistance à personne en danger ?

Tu dis que je n’écris pas comme je parle. Je rythme autrement, je rime, je fais image, j’espace, j’intervalle, j’interfère, référence, je crée « je-ne-sais-quoi » qui donne à l’existence un tour qui se découvre, un tour qu’on attend pas. Et tu me parles d’art. Il y a des espaces qui permettent de dire. La page en est un. L’école en est un autre, et l’art y à sa place, comme toi tu l’avais, tu l’as, et tu l’auras. Conjugue ta présence à celle de tes rêves.

Joëlle Gonthier, 18 septembre 2013